Films / Tunisie

UNE HISTOIRE D'AMOUR ET DE DÉSIR, le chant des possibles

Pyramide Films Majnûn Farah

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Deux personnages, issus de la diaspora maghrébine mais très différents, commencent à se rapprocher grâce à la poésie érotique arabe du Moyen-Âge. Brillant !  

Après À peine j'ouvre les yeux (2015), qui se passait en Tunisie, la réalisatrice Leyla Bouzid nous fait à présent découvrir son deuxième long-métrage, Une histoire d'amour et de désir, légitimement distingué par l'Étalon de bronze au Fespaco 2021 et le Valois d'Or ainsi que le Valois du meilleur acteur au Festival du film francophone d'Angoulême 2021. 

Comme dans À peine j'ouvre les yeux, on retrouve dans ce deuxième film un personnage dénommé Farah, ici aussi une étudiante tunisienne éprise de liberté. On retrouve également les thèmes de la jeunesse, de la construction identitaire, du rêve d'un avenir qui reste à écrire et d'un présent qui se résume à une longue suite de points de suspension et de points d'interrogation interminable. Cette fois, en revanche, l'histoire ne se déroule plus à Tunis, mais dans la capitale hexagonale, à l'Université de la Sorbonne où Leyla Bouzid avait d'ailleurs également suivi des cours de lettres, à l'image des personnages du film.

Farah y rencontre Ahmed, un jeune français d'origine algérienne, qui n'a cependant jamais posé les pieds en Algérie et ne parle pas arabe. Le jeune homme est fils d'un journaliste qui a dû s'exiler, il se montre taciturne et inhibé, travaille à côté des cours comme déménageur, mais caresse en secret le rêve de devenir écrivain.

Les deux jeunes gens se retrouvent dans un cours de poésie érotique arabe, dont la professeure est interprétée par Aurélia Petit, notamment mémorable en caissière de station-essence dans une fameuse scène de "Tournée" de Mathieu Amalric (2010). Assez rapidement, Farah et Ahmed se rapprochent. Ils se rendent ensemble dans une librairie pour acheter des livres qu'ils ont besoin de consulter pour leurs cours, dont Le Jardin Parfumé, un manuel d'érotologie, rédigé par l'érudit Cheik Nefzaoui au XVème siècle.

Décomplexée et amusée, Farah trouve une liste de périphrases utilisées pour désigner l'organe sexuel masculin, et déclare en riant à Ahmed qu'on peut notamment dire "le frappeur" et "le frotteur". Ahmed reste cependant de marbre, et juge, péremptoire, que "ce n'est pas de la littérature, ça".

Néanmoins, malgré leurs différences manifestes de caractères, Ahmed et Farah continuent de se fréquenter. Farah veut découvrir Paris et pense qu'Ahmed connaît bien la ville : il le lui fait croire, et ils se baladent. En dépit de leurs divergences, le courant passe. Ils se plaisent, et sont attirés l'un par l'autre. Leur histoire d'amour semble inéluctable. 

Le fou de LaylâTout ne va cependant pas se dérouler comme prévu, et, pour le timide Ahmed, un long cheminement fait de pas en avant et de pas en arrière, va s'imposer. On ne le dévoilera pas ici, mais on insistera sur la belle subtilité du film, la justesse de ton, la manière dont l'histoire arrive à éviter les clichés. Il est aussi passionnant de voir comment les hésitations d'Ahmed et de Farah se retrouvent dans la poésie arabe érotique du Moyen-Âge, et cette valse d'allers-retours entre ces siècles éloignés et le nôtre.

Dans une scène-clé du film, Ahmed propose un exposé autour de "Majnûn Laylâ", littéralement "le fou de Laylâ", texte proposé par le poète Nizami au XIIème siècle. Pendant sa conclusion, Ahmed explique que tout l'érotisme développé dans le livre relève surtout du fantasme, et que le poète rêve sa passion fougueuse pour Laylâ, mais ne la vit pas, y faisant lui-même obstacle. On croirait, à ce moment-là du film, qu'Ahmed parle de lui-même. Lui, en tout cas, c'est bien clair, même s'il ne se l'avoue pas immédiatement, est le majnûn de Farah.

Les dialogues épatent aussi, par exemple lorsqu'à la bibliothèque, Farah dit à Ahmed, en parlant officiellement de son exposé, qu'il devrait pour une fois "aller au bout des choses", et que lui rétorque, en parlant officiellement de son commentaire littéraire, qu'elle ne devrait pas se précipiter sur la première piste interprétative venue, prendre le temps !

Vous l'aurez compris : le film de Leyla Bouzid nous a beaucoup enthousiasmés et mérite à notre avis des éloges nourris. Il invite au débat, se montre original, poétique, et décline de manière bien singulière des thèmes qu'on aurait pu estimer épuisés. En plus de l'éducation sentimentale et amoureuse - à travers la littérature - qui constitue le coeur du film, Une histoire d'amour et de désir embrasse cependant aussi d'autres thèmes : la question identitaire pour les ressortissants de la diaspora, la place de la jeune fille, mais aussi la question de la filiation et de la transmission qui prend forme dans une bouleversante séquence située vers la fin du film entre Ahmed et son père et que l'on ne révélera pas ici. La littérature érotique arabe mérite, elle, d'être redécouverte. Une connaissance d'Ahmed déclare, à tort nous permettons-nous de penser, que "ce n'est pas notre culture, ça" !

Ce serait sinon injuste de ne pas parler des acteurs, qui se donnent corps et âme à cette histoire, et convainquent grandement par leur naturel, leur présence et leur authenticité. En premier lieu, il faut parler de Zbeida Belhajamor, repérée dans un casting à Tunis, et Sami Outalbali, que Leyla Bouzid a découvert dans un film de Philippe Faucon, qui crèvent tous les deux l'écran. A côté d'eux, Diong Keba-Tacu dans le rôle de Saidou, collègue déménageur d'Ahmed qui ne veut pas trop se prendre la tête, apporte un comic relief bienvenu, même si le personnage de Farah ne manque pas non plus d'humour.

La mise en scène enfin rend bien justice à toute la sensualité, la délicatesse et l'intelligence de cette histoire comme au dévouement et à l'implication des comédiens. La lumière caresse les comédiens, les plans fixes convainquent par leur élégance, on ne relève pas de champs-contre-champs intempestifs. Le chef opérateur Sébastien Goepfert, que Leyla Bouzid a rencontré à la Fémis, a fait du très bon travail. La réalisatrice a d'ailleurs confié dans une interview dans le cadre de la "Semaine de la Critique" à Cannes avoir beaucoup échangé avec lui et notamment sur des iconographies érotiques arabes. Goepfert avait déjà travaillé avec Leyla Bouzid sur À peine j'ouvre les yeux, et on lui doit sinon l'image époustouflante de Tu mourras à vingt ans ans de de Amjad Abu Alala, ainsi que celle de Petit Paysan d'Hubert Charuel.

On retient pareillement le montage inspiré de Lilian Corbeille, passé aussi par la Fémis, et également impliqué sur À peine j'ouvre les yeux et Petit Paysan. Une scène notamment nous a marqué, celle avec les surimpressions d'un texte poétique arabe, et la montée du désir chez Ahmed. Bravo !

Zoom

La talentueuse Zbeida Belhajamor

Née en 1999 d'une mère travaillant dans un ministère et d'un père consultant en gestion, Zbeida Belhajamor a grandi à Tunis et s'est initiée au cinéma, au théâtre, mais aussi au chant, à la guitare, à la danse.

Leyla Bouzid l'avait déjà repérée lors du casting d" 'À peine j'ouvre les yeux' en 2015 mais Zbeida, alors âgée que de 14 ans, avait été jugée trop jeune pour un rôle. Ce n'était cependant que partie remise, on le voit bien aujourd'hui !

Elle a en plus joué dans le court-métrage "Noces d'épices" de la réalisatrice Mirvet Médini Kammoun en 2017, mais a en parallèle obtenu une licence à l'École supérieure des sciences et technologie du design à Tunis.

Matthias Turcaud

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