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Films / Tunisie

Raja Amari : " Le cinéma tunisien a la réputation d’être un cinéma qui ose "

Humanisme et érotisme se côtoient dans Corps étranger, le nouveau film de la réalisatrice tunisienne Raja Amari.

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Samia échoue comme beaucoup de clandestins sur les rivages de l’Europe.

 

Hantée par l’idée d’être rattrapée par un frère radicalisé qu’elle a dénoncé, elle trouve d’abord refuge chez Imed une connaissance de son village, puis chez Leila pour qui elle travaille.

Entre les trois personnages, le désir et la peur exacerbent les tensions…

Corps étranger est un film ambitieux, puisqu’il mélange à la fois l’universel (la condition des immigrés) et l’intime (la naissance et la circulation du désir chez les êtres humains). D’où vous est venue l’idée de son scénario ?

Raja Amari : Il y a longtemps que je souhaitais faire un film sur l’immigration. Je voulais un scénario fort, qui sorte des sentiers battus. J’ai réalisé que, sous peine de misère durable et d’asphyxie, quelqu’un qui émigre est tenu de se lancer à la conquête géographique et sociale du pays où il s’installe.

Raja-AmariJ’ai alors eu l’idée de mettre au centre de mon film un clandestin placé, comme ses semblables, dans cette situation d’être contraint à une « implantation » territoriale (obtention de papiers, quête d’un travail, recherche d’amis, etc..), mais qui, parallèlement, choisirait en toute liberté d’aller à la découverte d’autres contrées jusque-là inconnues de lui, qui sont celles de la sensualité, des désirs et des pulsions sexuelles.

Après des années de maturation, le personnage de Samia s’est imposé. Je lui ai créé un passé trouble - un frère islamiste qu’elle a fui après l’avoir dénoncé et dont elle a toujours une peur plus ou moins diffuse - et je l’ai entourée de deux autres personnages.

Deux immigrés comme elle : un homme, réfugié en France depuis seulement quelques années, qui va vouloir l’aider, mais qui va également essayer de contrôler sa vie et lui faire sentir son désir physique pour elle ; et une femme, intégrée depuis longtemps, qui va non seulement lui offrir du travail mais également l’éveiller à la découverte de son corps.

Ce trio de personnages finira par entremêler et assouvir ses désirs.

Au fond, mon film montre qu’à condition de le vouloir, on peut toujours finir par trouver sa véritable identité, même à l’issue d’un épuisant va-et-vient, entre conquête d’un statut social, qu’on peut assumer publiquement, et l’exploration de sa sexualité, qui relève de la sphère du privé.

Dans ce film, vous parlez beaucoup, et sans fausse pudeur, du désir féminin. Cela passe par un filmage très sensuel des corps de femmes…

Raja Amari : J‘aime ces corps. Ils sont un élément essentiel d’émancipation ou de frustration.

Satin rouge, mon premier film, racontait l’histoire d’une femme qui se libère par la danse. J’ai eu un plaisir fou à le tourner, parce que je devais m’employer à capter la beauté de corps féminins en mouvement, à faire sentir leur charge émotionnelle et sensuelle. Plus de dix ans après, ce tournage reste indélébile.

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Comment avez-vous choisi les interprètes de Corps étranger ? 

Raja Amari : J’avais vu Sarra Hannachi dans un film tunisien, et j’avais aimé sa beauté, sa force, son magnétisme et sa sensualité un peu garçonne. Aux essais, j’ai été conquise. Elle avait tout pour être la Samia dont je rêvais, avec en plus ce côté rebelle et indomptable.

Pour le rôle de Leila, celle qui va initier Samia aux « choses de la vie », j’ai pensé à la magnifique héroïne de Satin rouge et avec laquelle j’ai gardé des liens d’amitié très forts, Hiam Abbass. J’adore à la fois la femme qu’elle est dans la vie et la comédienne qu’elle est sur un plateau, à la fois très sensuelle, très instinctive et très cérébrale. Je trouve que la confrontation de ces deux actrices au tempérament et au physique si différents donne à l’écran quelque chose de très intéressant.

Pour Imed, le personnage masculin, je souhaitais un acteur qui ait la beauté de tous les diables, à la fois enjôleuse, douce et menaçante. Salim Kechiouche était idéal.

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À travers le parcours de ses trois personnages principaux, votre film aborde de nombreux sujets : l’immigration, l’intégration et le désir, mais aussi le rejet, le radicalisme islamiste et la trahison. Avez-vous voulu lui donner une portée politique ?

Raja Amari : Tous les films, ou presque, ont une portée politique. Consciente ou pas. Visible ou pas.

Le mien en contient une, puisqu’à travers le personnage du frère de Samia, qu’on ne voit pas, mais auquel elle pense tout le temps, Corps étranger évoque le problème de la radicalisation dans mon pays d’origine et dans le monde.

Mais je crois que le cœur de mon film est la complexité des êtres humains. De quoi sont faits les hommes et les femmes ? Comment fonctionnent-ils dans l’intimité ? Qu’est-ce qui tisse leurs désirs et leurs rejets ? Qu’est-ce qui les attire les uns vers les autres ? Qu’est-ce qui les éloigne ? Je ne donne pas de réponse, évidemment, mais je montre des pistes…

Pourquoi ce titre : Corps étranger ?

Raja Amari : Parce qu’il suscite plusieurs interprétations. Dans son premier degré de lecture, il fait penser à l’immigré qui vient s’installer quelque part.

Plus métaphoriquement, il évoque ces poids qu’on trimballe comme des kystes à l’intérieur de soi, et qu’on voudrait expulser pour se sentir mieux, plus légers. Je pense notamment à la peur et à la frustration dont on a tant de mal à se départir.

Le titre évoque aussi la relation entre ces trois personnages qui, malgré leurs origines communes, sont étrangers les uns aux autres. L’ennemi est parfois intime.

Parce qu’il parle sans fard de sensualité et de la naissance du désir, on peut qualifier votre film de courageux. Avez-vous peur des réactions qu’il pourrait déclencher à sa sortie, dans certains pays comme le vôtre ?

Raja Amari : Vous répondre négativement serait mentir, mais quand j’écris, j’essaie de ne pas y penser. Mes deux précédents films, qui étaient aussi très charnels, ont suscité des réactions hostiles. Mais ils ont aussi été ardemment défendus. C‘est ce que je retiens. Le cinéma tunisien a la réputation d’être un cinéma qui ose et les femmes y ont beaucoup d’importance.

Les trois films que vous avez jusqu’à présent écrits et tournés sont tous centrés sur des personnages de femme. Est-ce un hasard ou une nécessité ?

Raja Amari : Je n’ai pas de réponse formelle. Mais je trouve que les personnages féminins ont plus de profondeur, plus de complexité. Je m’en sens plus proche. Sans doute parce que je suis moi-même une femme.

Mais, comme vous avez pu le constater, dans mes films, les hommes sont également très présents. Ils occupent même une place essentielle. Sinon comment parler des rapports d’attraction et de répulsion chez les êtres humains ?

Zoom

Une partie du film a été tournée en Tunisie, l’autre, à Lyon…

Raja Amari : Une bonne partie du film a été filmée en Tunisie. Les intérieurs de l’appartement de Leila et d’Imed ont été tournés à Tunis.

Les images aquatiques du début et de la fin du film, qui évoquent l’idée de la « traversée » et celle du naufrage, je les ai tournées à Bizerte dans le nord de la Tunisie. De même que celles de l’échouage de Samia sur une plage.

Pour la cinéaste que je suis, née à Tunis et ayant passé mon enfance à Bizerte, il n’y a pas plus beau, plus inspirant que les rivages méditerranéens et la lumière qui les enveloppe, même si la mer qui les borde est devenue un cimetière tragique…

Les séquences urbaines ont été tournées à Lyon. C’est une ville très cinématographique. Elle est traversée par un fleuve qui évoque le passage et son architecture est aussi belle que diverse. S’y côtoient, en outre, une bourgeoisie aisée et une population multiethnique, plus modeste. C’était parfait pour moi.

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