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Films / Tunisie

MEHDI BEN ATTIA : " La démocratisation a permis de multiplier les manières d’être "

Dans son nouveau film " L'amour des hommes ", le réalisateur tunisien Mehdi Ben Attia pose un regard tendre et complice sur le désir féminin.

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Tunis, aujourd’hui. Amel est une jeune photographe. Quand elle perd son mari, sa vie bascule.

 

Encouragée par son beau père, elle reprend goût à la vie en photographiant nus des garçons de la rue. Sans craindre d’être scandaleuse, elle fait le choix de regarder les hommes comme les hommes regardent les femmes.

Quel fut le point de départ du scénario ?

Mehdi Ben Attia : Le point de départ est assez simple : Amel c’est moi. Sauf que je ne suis pas un personnage de cinéma. C’est le point de départ, mais pas le point d’arrivée, le film n’est pas un autoportrait. Il y a un personnage à part entière.

Mais parler de la construction d’Amel revient d’emblée à parler d’Hafsia. Car le film est largement écrit pour elle. Je voulais à la fois une femme artiste, photographe et en même temps je ne voulais pas proposer au public de s’intéresser uniquement à des enjeux artistiques. Je voulais, à travers le dispositif de mise en scène des séances de pose, les intéresser à des enjeux émotionnels.

Et c’est là précisément qu’intervient Hafsia qui, dans son jeu, a une approche essentiellement émotionnelle. Elle ne correspond pas au cliché de la femme artiste dans un pays musulman. Dans les films, elle est le plus souvent regardée comme une femme désirable. Je voulais inverser le rapport, que ce soit elle qui regarde et qui soit désirante.

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L’ouverture du film se fait sur des portraits de femmes qui semblent inventorier différents territoires de sa représentation : le voile, l’interdit, la fétichisation, la revendication…

Mehdi Ben Attia : C’était dès le départ la scène d’ouverture. Je voulais commencer par ce que le personnage n’est pas. Je voulais laisser le voile derrière nous.

Voile qui était encore récemment un enjeu gigantesque en Tunisie. Commencer le film comme ça, c’était pouvoir s’en débarrasser. Puis proposer un certain nombre de personnages clichés et voir cette femme essayer de se les approprier.

A sa manière, Amel est une comédienne. Elle n’enfile pas simplement une tenue, elle cherche une intériorité. Et j’ai vu Hafsia faire la même chose lorsque nous  prenions les photos. En enfilant le costume, elle devenait la personne et cherchait l’expression de celle-ci. Et l’histoire que chaque photo raconte.

Ces photos ont une vertu politique… Elles disent la diversité des femmes et déjouent les à-priori…

Mehdi Ben Attia : J’espère. Même si je pense que, vu d’Europe, on mesure mal la diversité des manières d’être qui existe de nos jours dans les pays du Maghreb. C’est d’ailleurs assez récent. Quand j’étais gamin, il y avait (j’exagère à peine) une ou deux manières d’être un homme en Tunisie et idem pour une femme. La démocratisation, au sens large, a permis de multiplier les manières d’être.

Peut-on dire que le film est le parcours d’une femme qui découvre que sa liberté ne dépend au fond pas de son rapport aux hommes comme elle le croyait mais que d’elle-même…

Mehdi Ben Attia : Je ne le dirais pas comme cela mais c’est assez juste. Des lecteurs du scénario m’ont parfois dit qu’Amel n’avait pas besoin de s’émanciper puisque elle était déjà libre. Mais ce n’est pas vrai. Personne n’est absolument libre. On se libère. C’est un chemin. Une quête. Le film raconte cela.

Le chemin de cette fille relativement peu aliénée mais qui est quand même, au début du film, la femme de, la belle-fille de… Et qui, chemin faisant, se libère, se trouve elle-même.

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Taïeb, le beau-père d’Amel lui dit au début du film que si ses photos étaient prises par un homme, elles ne poseraient aucun problème. Une manière d’évoquer l’inégalité homme femme ?

Mehdi Ben Attia : Et je parle d’expérience. Lorsque je fais Le Fil, une histoire d’amour entre garçons dans mon pays, je n’ai rencontré aucun problème. En revanche, lorsque des cinéastes femmes font des films en Tunisie que je dirais moins frontalement transgressifs, elles s’en prennent plein la figure. C’est comme si, en tant qu’homme, j’avais droit au désir et pas les femmes.

Taïeb dit aussi qu’il n’y a pas assez de provocation dans ce pays. 

Mehdi Ben Attia : Comme disait Pasolini : « scandaliser est un droit et être scandalisé un plaisir ». Je me rends bien compte que la provocation peut être superficielle. Et qu’une oeuvre qui ne reposerait que là-dessus risquerait de ne pas aller très loin. Et pourtant comme spectateur et comme auteur j’adore ça.

Cette phrase annonce la couleur et prévient le public de ce qu’il va voir. C’est une manière d’être honnête avec lui. J’éprouve le besoin de réhabiliter la provocation. Parce que c’est souvent un argument simplement disqualifiant. La révolution a eu cette vertu. On peut discuter des résultats économiques ou sociaux mais elle a permis une libération de la parole.

Le beau père est un personnage ambigu, mentor amoureux, séduisant et insaisissable. Comment ce personnage est-il né ?

Mehdi Ben Attia : De l’observation des hommes de la génération de mon père. Il existe beaucoup de ces hommes de 70 ans, sortes d’enfants « roi », qui sont très à l’écoute de leurs désirs et sont cultivés.

Je me sers de ce personnage pour glisser des choses que j’avais envie de dire, comme ce goût pour la provocation. À certains moments, il est un peu mon porte-parole. Comme par exemple lorsqu’il invite Amel à le rejoindre à l’enterrement de son fils. Il est grand temps, à mon sens, d’accepter que les femmes puissent assister aux cérémonies d’enterrement, même si la tradition musulmane ne le permet pas.

Mais Taïeb est un faux libéral. Il se pense et se rêve en homme de liberté mais c’est tout de même un tyran domestique. Cela lui fait plaisir d’être l’ami des arts et de se prononcer en faveur de l’émancipation des femmes mais c’est aussi un homme qui use du droit de cuissage et entretient une sorte de féodalité. Et en cela il est assez symptomatique de sa génération.

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L’homme comme objet de désir est-il encore un tabou en Tunisie et dans le Maghreb ?

Mehdi Ben Attia : Sans aucun doute. Et en même temps j’ai été un peu étonné par la facilité avec laquelle ces garçons ont accepté de se laisser aller dans ces rôles d’homme objet.

Hafsia y est par ailleurs pour beaucoup car elle installe avec ses partenaires une confiance, une complicité qui leur donne envie de se laisser aller dans les scènes.

Donc pour répondre à votre question : oui c’est encore tabou mais j’ai bien vu que les garçons savaient être des objets de désir.

Il y en a qui cèdent, qui résistent, se rebellent, se font payer, cèdent à l’interdit… Elle semble deviner, les révéler à eux-mêmes…

Mehdi Ben Attia : Oui. Elle enquête sur le désir masculin. Plus exactement, je crois qu’elle essaie de comprendre. C’est l’inversion d’un schéma classique de la domination masculine,  qui voudrait que le féminin soit objet d’incompréhension. La femme, son mystère, le fait qu’elle soit inaccessible…

Au début Amel est amoureuse d’un homme, relation qu’elle ne questionne pas. Puis, en regardant Rabah, elle se rend compte qu’au fond quelque chose lui échappe. Est-ce le masculin, les autres milieux que le sien ?… Cela l’intéresse beaucoup.

Les scènes de poses sont très fortes sur le plan dramaturgique sans être dogmatiques pour autant…

Mehdi Ben Attia : S’il s’agissait juste de regarder des garçons enlever leur t-shirt, très vite on s’en ficherait un peu. Le dispositif du film permet de s’approcher non seulement des corps mais surtout des gens. Et de leur vie. Même si on ne sait pas grand chose d’eux, on les connaît assez bien je crois. On devine la dureté de leur existence.

On la donne à voir mais ce n’est pas pour autant l’objet des scènes qui se focalisent sur ce qui se passe entre Amel et ses modèles.

Des rencontres entre une femme et des hommes dans le cadre de ce que je pourrais appeler un rituel – celui de la séance de pose. On s’approche l’un de l’autre. Et au fond pour un comédien et un metteur en scène c’est la même chose. On tisse un lien très fort dans un cadre rigide. On finit par très bien se connaître mais sans avoir besoin de sortir du cadre imposé.

Le rapport de classe est un élément récurrent du scénario. A-t-il valeur d’état des lieux ?

Mehdi Ben Attia : On a fait la révolution. Mais ce qui frappe c’est la permanence des choses. La permanence des structures sociales. De la lutte des classes. A ce niveau là, rien n’a changé. La société tunisienne reste extrêmement stratifiée.

Après, ce qui a changé, et c’est assez surprenant, c’est que, il y a encore quelques années, le goût de la liberté était l’apanage d’une bourgeoisie éduquée. Aujourd’hui ce désir de liberté s’est répandu, a diffusé dans toute la société, et dans la ville, cette demande est aujourd’hui beaucoup plus présente dans les classes moyennes et populaires.

Cette fracture nourrit-elle votre mise en scène ?

Mehdi Ben Attia : Absolument. La mise en scène et aussi l’image. Nous en avons beaucoup parlé avec le directeur de la photographie. Le dispositif d’éclairage dans l’appartement est beaucoup plus lourd. On ferme les volets, on lutte contre la lumière du jour, contre la lumière naturelle. Pour les autres décors et pour la rue en particulier, on est beaucoup plus libre et plus léger. On saisit la lumière comme elle est.

Je voyais l’appartement, et la famille d’ailleurs, comme espace d’oppression. Je voulais que de ce lieu de vie soit beau – j’ai emprunté des objets et de beaux meubles à ma famille – mais qu’en même temps on ait envie qu’Amel se barre.

Je voulais travailler une atmosphère qui serait à la fois accueillante et étouffante. Et véhiculer à travers la mise en scène un « désir de dehors ». Dehors, les garçons qu’elle rencontre sont intéressants, inattendus, humainement plus riches qu’on ne pourrait le penser. On a envie d’aller vers eux mais, comme Amel, on est ramené dans l’appartement. En même temps, Amel n’est pas une bourgeoise. Mais ce qui lui fait violence c’est qu’autour d’elle, tous l’identifient comme cela.

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Tunis, un personnage à part entière du film

Je voulais vraiment filmer cette ville. Elle est un peu anarchique. Ce qui n’est pas nécessairement très beau lorsque on s’y balade devient très intéressant au cinéma. 

C’est une ville extrêmement vivante, pas du tout unifiée.

Et pour ce portrait de la ville, je voulais filmer des gens, pas seulement de la pierre. Nous avons apporté un soin attentif au choix des figurants, pour qu’il y ait à l’écran des nouveaux visages, des manières d’être qui sont actuelles, contemporaines… il me reste encore plein de choses à filmer dans Tunis car nous n’avons capté qu’une part restreinte de sa réalité.

Mais j’aime donner l’idée de sa richesse même si le film est souvent en intérieur.

C’est pour cela que je finis le film sur cette séquence de près de deux minutes où Amel conduit sa voiture. Cette scène sédimente tout ce que l’on a suggéré jusque là de Tunis. Amel regarde, nous regardons avec elle, et ce qu’elle voit paraît vertigineux.

Elle a tourné une page et on ne sait pas où elle va. Mais cette inconnue n’est pas une angoisse. C’est une excitation.

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