Films / Tunisie

L'HOMME QUI A VENDU SA PEAU, un visa à tout prix

Bac Films Art et morale

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Après "La Belle et la Meute", la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania revient avec un autre film ambitieux, qui diagnostique lui aussi une société très malade.  

Le jeune syrien Sam Ali fuit son pays à cause de la guerre. Il arrive d'abord au Liban puis veut rejoindre la Belgique pour y retrouver Abeer qu'il aime et qu'il veut épouser. Une opportunité s'offre alors à lui : celle de "prêter" ou "donner" son dos pour un artiste contemporain polémique mais aussi très acclamé, qui veut faire réfléchir sur la réification des êtres humains, leur transformation en simples marchandises. Pressé de retrouver Abeer et ne se rendant pas compte des conséquences de cette décision, Sam Ali accepte et se voit donc greffer un immense tatouage sur le dos avec, notamment, en grandes majuscules l'inscription "VISA" par cet éminent artiste du nom de Jefrey Godefroy.

À travers ce postulat de départ, le film pose de nombreuses questions sur notre société contemporaine, et la place qu'y occupe encore l'éthique ou la morale. L'Homme qui a vendu sa peau interroge aussi le cynisme illimité du monde de l'art contemporain, prêt à s'extasier sur des oeuvres jugées innovantes sans prendre garde à l'aspect humain.

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Bien que, dans une interview, la réalisatrice déclare beaucoup aimer l'art contemporain, le film n'en brosse pas un portrait très flatteur, à commencer par son représentant adulé Jefrey Godefroy qui ne paraît pas vraiment sympathique, et incarne une grande froideur et un manque flagrant d'émotionalité. C'est perceptible d'ailleurs dès le début, lors d'une scène dans laquelle on le voit de dos donner des indications sans parler à deux personnes qui accrochent une de ses oeuvres dans un mur de musée, raide, mécanique, inexpressif.

Selon l'aveu de la cinéaste, Godefroy a été calqué sur un vrai artiste belge, très provocateur, respecté et controversé à la fois, à savoir Wim Delvoye, auquel on doit, entre autres, une machine à caca, un but de foot avec dedans des vitraux d'église pour faire comprendre que le foot équivaut souvent à une religion, des porcs tatoués ou encore une correspondance d'amour en arabe réalisée avec des épluchures de pommes de terre. Delvoye fait d'ailleurs aussi une apparition dans le film.

Cela dit, le propos est ambigu, puisque le film montre que l'art a ses limites, mais qu'il peut cependant faire réfléchir et jouer un rôle important, à la manière de certaines oeuvres de Delvoye - peut-être pas toutes ! Godefroy ne peut se réduire au "gros méchant", évitant ainsi de manière bienvenue l'écueil du manichéisme facile, puisqu'il a au moins le mérite de pointer du doigt la situation des réfugiés syriens dont Sam Ali devient le porte-parole.

L'Homme qui a vendu sa peau dénonce également le capitalisme sauvage, qui se répand partout inexorablement, rendant même des peaux vendables. Le titre le souligne bien déjà, à la faveur du verbe "vendu" associé à "sa peau". Ce qu'on a de plus intime, de plus à soi - ainsi que le met en valeur le déterminant possessif "sa" - devient tout à coup achetable et monnayable. La forme "vendu" au passé composé nous signifie que c'est irrémédiable. La vente a d'ores et déjà eu lieu, le personnage ne pourra revenir dessus, comme dans une tragédie grecque.

On peut remarquer comment, en "devenant" presque littéralement une oeuvre d'art, Sam Ali perd en même temps son statut d'homme : pendant les expositions, il doit rester assis pendant des heures sur une chaise, baisser la tête, ne pas faire voir le visage, courber l'échine et montrer son dos. Lorsqu'il se décide à échanger à des visiteurs, un gardien du musée le réprimande sèchement, et lui demande de regagner sa place. Quand on le photographie, son visage reste hors-champ. Seul son dos - et donc le tatouage de Godefroy - importe.

Cependant, malgré son ancrage très actuel et ses références explicites à la géopolitique, cette histoire renvoie aussi à Faust, et au pacte avec le "diable" - reste à définir qui serait le diable dans cette histoire précise. L'Homme qui a vendu sa peau en acquiert ainsi un souffle supplémentaire, une dimension plus large, notamment philosophique. La liberté est-elle négociable ? Peut-on la sacrifier par amour ? Quel est finalement notre bien le plus précieux ?

 

Dans sa mise en scène, Kaouther Ben Hania convainc aussi, notamment en adoptant des plans-séquences envoûtants, et en faisant durer les scènes à l'envi, loin de tout découpage hystérique ou surexcité. La réalisatrice fait confiance à ses scènes, à son histoire, à ses cadrages bien pensés - ce qui s'imposait d'ailleurs pour un film sur l'art ! -, ainsi qu'à ses comédiens. Et elle a raison de le faire, puisqu'ils le lui rendent bien : Koen de Bouw est impeccable en artiste controversé, Yahya Mahayni et Dea Liane s'avèrent touchants et crédibles, sans oublier Monica Bellucci, dont le personnage travaille pour Godefroy dans le film, et qui incarne bien la froideur un peu altière qu'on associe à ce milieu.

Zoom

Un parcours intéressant et une réalisatrice à suivre

Dans ce passionnant entretien avec Maya Ksouri, Kaouther Ben Hania revient sur son parcours et la manière dont elle est devenue cinéaste.

Après des études commerciales, elle a finalement bifurqué vers le cinéma en fréquentant l'Ecole des Arts et du Cinéma de Tunis. La réalisatrice a ensuite travaillé pour la chaîne Aljazeera Documentaire et Children. Elle obtient un Master 2 à la Sorbonne, et son mémoire de recherche se consacre au "documenteur : la fiction avec ou contre le documentaire".

Cette question du rapport entre fiction et réalité irrigue d'ailleurs toute son œuvre, puisqu'elle a réalisé à la fois des fictions et des documentaires, et que ses trois longs-métrages fictions s'inspirent de faits divers ou sont très ancrés dans la réalité, tout en échappant au documentaire : que ce soit "Le Challat de Tunis" (2013), "La Belle et la Meute" (2017) ou, maintenant, "L'Homme qui a vendu sa peau" (2021).

Matthias Turcaud

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