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SENAM BEL BEDI : " Je moque la réalité pour amener avec humour à une possible prise de conscience "

Sénam Bel Bedi, romancier et nouvelliste, est aussi comédien, conteur, metteur en scène et professeur de littérature.

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Votre parcours nous intéresse. Qui est Bel Bedi ?

Sénam Bel Bedi : Difficile de dire qui l’on est ! Néanmoins je peux dire qu’à l’état civil on m’appelle BEDI-DJINEKOU KOKOU SENAM. Je suis de nationalité togolaise, enseignant de formation et phytothérapeute par transmission ancestrale.

J’ai fait mes études primaires et secondaires à Tsévié, une ville située à 35 km de Lomé, la capitale du Togo. J’ai ensuite eu la chance de faire partie de la première promotion des étudiants de l’Université de Kara où j’ai étudié au Département de Lettres Modernes. Après la Maitrise ès Lettres, j’ai enseigné pendant cinq ans au lycée comme Prof de français dont quatre ans à Bangéli dans la préfecture de Bassar et une année à Atchangbadé dans la Kozah avant de me consacrer entièrement à deux choses : la littérature et la phytomédecine.

Depuis 2013, je me consacre à mes publications tout en dirigeant la Pharmacopée Santé Verte que j’ai fondée en 2011. Voilà !

Comment êtes-vous arrivé à l’écriture ?

Sénam Bel Bedi : Par passion ! Au cours primaire j’étais un accro de la lecture. Très sensible à la nature et aux événements de la vie, j’avais commencé au collège à écrire mes sentiments et émotions sous forme de vers en prose. J’aimais beaucoup m’amuser avec les mots et surtout tourner en dérision les paroles de mes camarades pour les moquer la plupart du temps.

Ensuite, au lycée, j’ai découvert la scène théâtrale par le biais d’un camarade, Legrec Danklou, écrivain également aujourd’hui. Ce fut le déclic, la scène théâtrale m’a permis de m’exprimer davantage. J’ai remporté avec Danklou Legrec plusieurs prix, meilleure mise en scène au festival Daana, meilleur comédien, meilleure recherche d’esthétique… et surtout le premier prix du concours national interscolaire de théâtre « Ecole sans tabac » en 2001.

Parallèlement, j’aimais dire beaucoup de contes et surtout transcrire ceux que ma mère me transmettait certains soirs. J’ai participé à plusieurs festivals et concours avec des troupes professionnelles. Dès l’ouverture de l’Université de Kara, c’est avec plaisir que j'ai fondé la troupe de théâtre de ladite Université que j'ai conduit aux Rencontres Théâtrales de Sokodé après plusieurs performances à Kara, Tsévié et Lomé.

Pendant tout ce temps j’ai écrit des textes de tout genre, nouvelles, romans, poésies, contes, théâtres. Seulement, j'ai découvert à un moment que les récits me passionnaient plus que tout le reste. C’est alors que j'ai rangé mes autres textes et que j'ai commençé à travailler sérieusement sur les récits en cherchant un style propre à moi.

Quand j'ai présenté mes premiers textes à mes professeurs d’Université, Améla Amélavi Janvier, Togoata Apédoh-Amah, Kpatcha Isidore et à quelques-uns de mes camarades, ils m'ont tous félicité, encouragé et m'ont prodigué des remarques pertinentes. Cela m'a donné confiance.

Je ne peux pas oublier l’immense accompagnement du poète Nicaise Assouan, mon prof de français depuis la classe de seconde. Il a été dans mon parcours un ami, un père, surtout un guide éclairé, c’est lui le phare de mon cheminement. Présentement, il est toujours là, toujours premier lecteur de mes projets d’édition. C’est l’occasion de lui dire tout simplement « MERCI PAPA ».

Vous avez publié récemment un roman intitulé : « Les Métamorphoses de Méol » aux éditions Harmattan. Dites-nous les conditions dans lesquelles est né ce récit ?

Sénam Bel Bedi : Ce récit est la suite de « Méol », mon premier roman que j'ai publié aux Editions Awoudy à Lomé. Il faut dire que « Méol » a eu du succès auprès du public togolais, mille exemplaires vendus la première année et mille autres par la suite. Pour qui connait le public littéraire togolais, c’était plus qu’encourageant.

J’ai entamé rapidement « Les Métamorphoses de Méol » sur les conseils des critiques comme vous et beaucoup de lecteurs. J'ai envoyé le manuscrit à mon premier éditeur avant de rencontrer Améla Didier, fils d’Améla Amélavi. Son père lui avait parlé de moi avant d’être rappelé à Dieu.

A l’issue de nos échanges, il m’avait promis une édition à L’Harmattan Togo dont il prenait les rênes. Ensuite j’ai effectué avec lui une mission d’enseignement à l’Université de Zinder au Niger où je l’assistai, ce qui me donna aussi l’occasion de lui lire une partie du texte. Il manifesta un si grand intérêt qu’à mon retour, je repris le manuscrit chez mon éditeur et le lui remis. C’est ainsi qu’est né « Les métamorphoses de Méol ».

Votre écriture reprend la vie sociopolitique du « Togo » avec des caricatures et des symboles assez parlants. Quelle est votre conception de l’écriture ?

Sénam Bel Bedi : Pour moi l’écriture est un canal qui me permet de prendre la parole qui n’est pas donné à n’importe qui sous ce soleil et de partager aussi avec ceux qui n’ont pas la chance d’y avoir accès.

Aussi, je ne veux pas me rendre complice de ce que nous sert le politique. Je ne veux pas non plus m’ériger en donneur de leçons. Je veux juste montrer une réalité que tout le monde murmure. Loin de devenir un activiste politique, je peux dire que je suis un chroniqueur politique.

Mais dire que je parle de la vie sociopolitique du Togo, c’est un peu restreindre mon champ d’investigation. En effet, toute la situation politique de l’Afrique subsaharienne m’intéresse et se retrouve dans mon œuvre. Seulement, il faut savoir décrypter les signes et suivre les indices pour savoir réellement de quoi je parle car après tout je suis un littéraire et non un journaliste, encore moins un défenseur des droits humains.

Enfin, écrire pour moi c’est moquer la réalité pour amener avec humour à une possible prise de conscience.

La provocation et les jeux semblent être votre ADN, et les situations les plus délicates deviennent banales sous votre plume. J’ai envie de vous demander si dans la vie réelle vous êtes un provocateur ? Qu’est-ce qui explique ce style d’écriture ?

Sénam Bel Bedi : Provocateur ? Non, mais moqueur. Pour vivre le drame de l’existence humaine, je ne trouve pas meilleure manière que de moquer la réalité, d’essayer de la banaliser, de mettre un peu d’humour, sinon ce drame devient trop pesant et risque d’écraser l’individu. Ainsi, par le jeu de mots et de situations, on peut raconter un drame et faire rire les gens.

Mais après le rire, tout bon lecteur se rend compte de la gravité des faits, l’humour adoucit seulement et le jeu rend supportable le drame dans une certaine mesure. Comme un montreur de marionnettes, on peut relater des faits graves mais la banalité des personnages et des actions tient le spectateur jusqu’à la fin du spectacle permettant pour ainsi dire une catharsis complète.

Avant « Les Métamorphoses de Méol », c’était « Méol ». Le discours est le même et il y a une sorte de tension verbale sporadique qui ponctue assez souvent le souffle de votre style. Doit-on croire que c’est le même projet d’écriture qui continue ?

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Sénam Bel Bedi : Absolument ! Résolument ! C’est le même projet d’écriture et il n’est pas encore achevé. La tension n’est pas que verbale, elle est consubstantielle aux événements.

L’Afrique est sous une tension permanente, l’écrivain et son écriture ne peuvent y échapper et les mots qui les accompagnent avec. Cette tension verbale et situationnelle ne sont pas seulement le souffle de mon style mais aussi son âme. C’est un drame complexe que nous vivons sous les tropiques, c’est dans la complexité que je moule le récit pour que le corps et l’esprit soient en harmonie…

J’imagine que la suite viendra très bientôt, et ce sera dans la même veine d’écriture ?

Sénam Bel Bedi : Bien sûr ! Ce qui fait ma singularité, je travaille à le sauvegarder tout en prêtant une oreille attentive à mes lecteurs. Tant mieux ! Pour le moment, ils aiment mon style et je leur dois de la fidélité sur ce plan.

Vous avez commencé avec le théâtre, mais la prose romanesque a pris le dessus finalement. Pourquoi avez-vous préféré le genre romanesque ?

Sénam Bel Bedi : Mon enfance a été baignée dans le conte qui est aussi récit comme le roman. En performant sur scène, j’ai découvert que les mots qui m’habitent sont nombreux et ont besoin d’un cadre pour mieux s’exprimer, le roman s’y prête le mieux en ouvrant la possibilité de combiner les genres.

Quel accueil le public réserve à vos œuvres ?

Sénam Bel Bedi : L’accueil est au-delà de mes attentes. Le public se retrouve facilement sous ma plume étant donné que mon style puise beaucoup dans le langage populaire. Aussi, le comique et l’humour étant les premiers sens de la société, lorsqu’ils sont servis, tout le monde retrouve facilement son goût.

Aussi, 10 mois après sa sortie officielle, « Les métamorphoses de Meol » est entré dans le nouveau programme de lecture expliquée en classe de sixième, une reconnaissance officielle du collège littéraire togolais.

Quelle analyse faites-vous du champ littéraire togolais ?

Sénam Bel Bedi : Le champ littéraire togolais même s’il est en constante évolution reste encore en chantier. Il est vrai que depuis les années 2000, les maisons d’éditions locales ont vu le jour et continuent de se multiplier offrant des possibilités de publications diverses. Mais si la quantité commence à poindre à l’horizon, la qualité reste à travailler et surtout le rôle et la place du critique littéraire sont à revoir.

Pour le moment, la promotion du livre reste précaire. Pire, le politique fait encore des tentatives de récupération du champ littéraire à coups d’argent et de publicité au détriment des vrais acteurs de la scène littéraire. Regrettable !

Vous avez publié « Délicieuses amours », un recueil de nouvelles avec Djobo Aklesso. Comment a germé l’idée d’un projet commun ?

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Sénam Bel Bedi : Djobo Aklesso était d’abord un admirateur de mes ouvrages et publications. Mais quand par le concours des circonstances on est devenu ami, il me racontait des légendes politiques dont il était témoin, je lui dois beaucoup de choses dans « Les métamorphoses de Méol », avec une précision et des détails tellement cohérents que je lui suggérai l’idée d’écrire ce qu’il avait l’habitude de me raconter. Il ne s'en croyait pas capable.

Mais moi, en l’écoutant avec son style sobre, clair et cohérent, je savais qu’il en était capable, il lui manquait la patience et la persévérance de l’écrivain. Je l’encourageais à faire le premier pas. Le résultat a été au-delà des mes attentes. C’est ainsi que j'ai rassemblé mes quelques nouvelles qui dormaient dans le tiroir en plus de sa première nouvelle, qui vont donner vie à « Délicieuses amours ».

Doit-on s’attendre à d’autres projets avec d’autres auteurs du champ littéraire togolais ?

Sénam Bel Bedi : Oui ! Présentement, nous avons en cours d’édition avec Djobo Aklesso un autre recueil de nouvelles « Escale au Sahel ». Avec Améla Didier, un essai littéraire sur l’œuvre de Kossi Efoui et d’autres projets d’écriture avec des collègues de la place.

Zoom

Les auteurs qui ont influencé Sénam Bel Bedi


Sénam Bel Bedi : Kossi Efoui m’influence beaucoup parce que je ne le comprends pas.

Mon mémoire de Maitrise s’intitule « La crise de l’écriture dans La Polka de Kossi Efoui ». Cela m’avait donné beaucoup de travail et c’est ce qui est intéressant. Le désir de comprendre à chaque fois que les frontières de la vérité s’éloignent, voilà ce que j’ai hérité de Kossi Efoui, entrainer le lecteur dans les méandres de tes pérégrinations en laissant quelques rares indices tout en brouillant les pistes dès qu’il semble être en face du pot aux roses.

Je suis également la somme de beaucoup d’influences même si la lecture de Gabriel Garçia Marquez a été déterminante dans la construction de mon style. La Fontaine, Hugo, Sembène Ousmane, Camara Laye, Tchicaya Utamsi, Sony Labou’Tansi, Senghor, Ferdinand Oyono, David Diop, Yambo Ouologuem… la liste est longue.

Propos recueillis par Edem Kodjo LATEVI

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