Ayi-HILLAH

à lire / Togo

Ayi HILLAH : " Quand on coupe la tête à mon semblable, je me sens décapité "

Rencontre avec le poète, nouvelliste et romancier Ayi Hillah dont le dernier roman " Il s’appelait Mouammar " raconte une autre histoire que " l'histoire officielle "

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Vous êtes né à Lomé au Togo et diplômé en Philosophie et lettres, vous êtes poète, nouvelliste et romancier. Peut-on dire que vous étiez prédestiné à l’écriture ? Sinon comment êtes-vous arrivé à l’écriture ?

Ayi HILLAH : Si nous entendons par prédestination ce contrôle de Dieu qui se manifeste lorsqu’il définit un but à sa créature, je serai tenté de dire oui, que je suis prédestiné à l’écriture tout comme le menuisier est prédestiné au travail du bois, à moins que...

En ce qui concerne le second volet de votre question, sans vouloir faire le malin, j’ai toujours voulu écrire depuis tout petit. Et la poésie fut pour moi la porte par laquelle je suis arrivé à l’écriture. A ce jour, mes premiers poèmes sont vieux de plus de trente deux ans. Il s’agit là, comme disait Victor Hugo, des bêtises que j’écrivais avant ma naissance.

Avant de revenir sur votre dernier roman, Il s’appelait Mouammar, votre contexte de vie nous intéresse. Vous travaillez dans l’humanitaire, en quoi consiste votre travail exactement ?

Ayi HILLAH : Oui, il est vrai que je gagne ma vie autrement. A part mes diplômes en littérature, je suis interprète et médiateur social et je travaille dans l’humanitaire, dans un mouvement international ; une société de secours volontaire, autonome, auxiliaire des pouvoirs publics et des services de santé militaire. Comprenez que je ne veux pas nommer l’organisme qui m’emploie. (Rires)

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L’écriture est-elle, finalement, une autre facette de votre profession ?

Ayi HILLAH : Non, pas du tout. L’écriture est plutôt la porte secrète de mon esprit, ce qui me définit le mieux ; la somme de mes souvenirs et de mes virtualités. Voyez-vous, je n’écris pas pour enseigner. J’écris pour dire mon monde. J’écris pour témoigner.

Vous avez commencé par la poésie avec Les lyres de Septembre et Chants et visons. Finalement, le roman semble être le genre qui s’impose à vous après un tour vers la nouvelle aussi. Qu’est-ce qui explique cela ?

Ayi HILLAH : Oui, je suis arrivé à l’écriture par la poésie, et je crois que, comme Prométhée trainant la pierre qui lui est attachée au pied sur le mont Caucase, je la trainerai avec moi jusqu’à la mort. Car, comme vous le dites, même si le roman et les récits se sont imposés à moi, à l’écrit, je ne peux pas faire la moindre phrase si je ne la trouve pas poétique.

J’ai fait le choix de m’écarter de temps en temps de la poésie, parce qu’elle engage moins que la prose. Voyez-vous, le péril des poètes c’est de succomber au charme des mots et des sonorités au point d’être parfois sans défense quant à l’exactitude de leurs propos. Ceci dit, mon prochain livre est un recueil de poèmes en prose, quelque chose de nouveau pour moi.

Quel est votre rapport à la réalité sociale, historique etc. quand vous écrivez ?

Ayi HILLAH : Je me raconte toujours dans mes écrits, peu importe le genre. Mes textes sont des dépositions ou, si vous voulez, des témoignages sur ma personne, mon monde. A chaque fois que vous prenez un de mes livres, dites-vous que c’est Ayi HILLAH qui vous donne l’image qu’il a de sa personne, du monde dans lequel il vit, ce qu’il pense de l’amour, de la politique, de l’argent et, quelques fois, de Dieu.

Votre nouvelle parution, Il s’appelait Mouammar est un roman qui mêle réalité et fiction. Dites-nous comment l’idée de ce projet d’écriture a germé ?

Ayi HILLAH : Avant, pendant et après la guerre contre Kadhafi, on nous a servi la même tartine, ce que Chinua Achebe appelait le single story et qui n’aide pas à la connaissance des choses et des faits. Aussi, conscient comme Simone Veil que, croire en l’histoire officielle, c’est croire des criminels sur parole, j’ai senti le besoin de murmurer à mes lecteurs de ne pas perdre de vue que dans les sociétés médiatiques la révélation du faux a toujours plus de succès que l'affirmation du vrai.

J’imagine que vous avez été à Syrte et que vous avez connu le pays du Guide de la révolution libyenne, avant les événements récents. Dites-nous vos impressions ?

Ayi HILLAH : Tout est dit dans le livre, et je risque de me répéter. Sous Kadhafi, certains avaient prévu des jours sombres que seules les bombes pouvaient éclaircir, hélas ! Pour y parvenir, ils ont opté pour la démocratie préfabriquée, ce qui a abouti à l’enfer que tout le monde connait et qu’on ne nous montre plus dans les médias.

Votre description porte en elle une force de conviction telle qu’on se demande quelle est la part de la fiction et celle de la réalité. Avez-vous vécu ces situations que vous décrivez avec un tel degré de réalisme ?

Ayi HILLAH : Quand on coupe la tête à mon semblable, je me sens décapité, et, les mots pour décrire une telle souffrance seront des mots appropriés. Ceci dit, le réalisme dont vous parlez peut être le fruit d’une transposition réussie de ma part. Tant mieux. Sinon, quelle est la force de l’écrivain s’il échoue à faire vivre et ressentir à ses lecteurs et lectrices les réalités dont il se saisit ?

Entre nous, sans vouloir faire le cuistre, écrire, c’est avant tout décrire. Heureux donc l’écrivain qui, par le biais de la description, arrive à coïncider avec ce qu’il y a d’unique et par conséquent de réel dans une situation donnée.

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Vous avez à cœur de montrer au lecteur, l’envers du décor. Ce que les médias ne disent pas ou ne montrent pas. Pourquoi ce choix ? Et comment arrivez-vous à rendre par les mots, les émotions, les ressentiments et la déception du peuple libyen ?

Ayi HILLAH : Dans ce livre, j’ai eu à cœur de montrer ce que les médias n’ont pas montré en ce qui concerne la vie sous Mouammar Kadhafi. Mais, on ne peut pas prétendre que je travaille toujours dans ce sens. J’ai fait ce choix parce que j’ai le privilège de ne pas être un adepte du single story, car, comme dit à la fin du livre, pour connaitre la grande histoire, il faut passer par la petite… En ce qui concerne comment je suis arrivé à rendre par les mots les émotions, les ressentiments et la déception du peuple libyen souvenez-vous de ceci : « Quand on coupe la tête à mon semblable, je me sens décapité »

Vous proposez une lecture de la situation au travers d’un étranger (Kenyon) et d’un autochtone (Mustafi). Une double perception qui devrait vous permettre de croiser les informations. Peut-on dire que ce fut le cas ?

Ayi HILLAH : Exactement. Mon travail ne serait pas pris au sérieux si je m’étais contenté de raconter ce que je crois vrai, sans croiser les informations. Vous savez, je ne suis pas un de ceux qui savent, heureusement ! Raison pour laquelle, mes affirmations, même si elles témoignent de ce que je crois vrai, sont toujours soumises au tamis de la vérité. Tendre vers le vrai, c’est mon but.

Que pouvez-vous dire de la réception de cette œuvre par le public ?

Ayi HILLAH : Il bénéficie d’un accueil enthousiaste. J’ai eu l’impression qu’il est le livre que tout le monde attendait. Cela m’a permis de me rendre compte, à travers les échanges et les nombreuses sollicitations dont je fais l’objet, que je ne suis pas seul à me demander pourquoi l’autre moitié de Mouammar Kadhafi reste voilée dans les médias.

Vos lecteurs doivent-ils s’attendre désormais à des projets d’écriture de la même veine que : Il s’appelait Mouammar ?

Ayi HILLAH : Oui, dans la mesure où j’estime que la meilleure façon d’écrire l’histoire, c’est d’offrir une lecture incontestable de ce que nous vivons ici et maintenant. N’oubliez pas que le présent est un passé qui s’offre à nous avant de s’évanouir, pris dans le flot qui l’emporte et dont il est soumis. Ne pas le décrire avec exactitude, c’est un délit.

Ceci dit, de temps en temps, je me permettrai de me rapprocher de mes rivages de solitude dont je me suis laissé écarter en écrivant Il s’appelait Mouammar. En d’autres termes, j’écrirai de la poésie pour le bonheur de chanter mes joies, mes amours, et les quelques miettes de bonheur qu’il plaira au Ciel de jeter sur les chemins que j’emprunterai…

Parlons de votre rapport au champ de la création littéraire togolais. Etes-vous proches des auteurs togolais ? Si oui lesquels ? Et quelle est la nature de vos échanges ?

Ayi HILLAH : Oui, oui, rien que par le métier, je me sens proche de mes compatriotes, auteurs et autrices, sans exclusion. Parmi ceux qui me précèdent, il y a Théo Ananissoh et Kangni Alem avec qui j’ai de bons et réguliers rapports. Je n’aime pas trop les déranger, mais il m’arrive de les appeler (surtout Théo), ou de leur écrire pour demander des conseils et aussi leurs avis sur certains aspects du métier. Pour les plus jeunes, plus nombreux, j’essaye toujours d’être disponible quand on me sollicite.

Forcément, vous avez lu et côtoyé des auteurs de nationalités diverses lors de vos voyages, certains vous ont influencé peut-être dans votre écriture. Dites-nous ces auteurs et dans quels contextes vous les avez rencontrés.

Ayi HILLAH : J’écrirais un roman s’il faut lister les auteurs que j’ai rencontrés et les contextes dans lesquels je les ai rencontrés.

Prenez par exemple les rendez-vous annuels du livre à Bruxelles, Paris, Genève, Charleroi, Mons et j’en passe, j’ai vu dans ces lieux des tas d’auteurs que j’aime et que j’ai lus. De Louis-Philippe Dalembert et Jean Mettelus que j’ai rencontrés à la Biennale internationale de la poésie à Liège en 2007 à Dany Laferrière que j’ai croisé plus d’une fois à Livre Paris et à Bruxelles, en passant par Fatou Diome, Hemley Boom, Charline Effah, Léonora Miano, Felwine Sarr, etc, je crois que j’ai croisé presque tout ce que la littérature négro-africaine peut s’honorer de compter.

Pour revenir à la suite de la question, j’aurais aimé être précis comme Théo Ananissoh, réaliste comme Michel Houellebecq, philosophe comme Kossi Efoui, engagé comme Boubacar Boris Diop, historien comme Kangni Alem et savant comme Michel Onfray.

Quel regard portez-vous sur la littérature togolaise contemporaine ? Et sur toute la chaîne du livre au Togo ?

Ayi HILLAH : La littérature togolaise se porte bien parce que nous avons des écrivains qui comptent. Il suffit de voir, d’une part, le travail déjà effectué par nos prédécesseurs dont l’œuvre s’accroît et se bonifie avec le temps, et, d’autre part, certains jeunes qui, dans la pléthore d’auteurs que compte le pays, font un travail à encourager. En ce qui concerne la production et la distribution du livre au Togo, même si tout n’est pas parfait, avouons que des efforts considérables sont faits ces dernières années.

Vous avez toujours publié vos œuvres à l’extérieur. Pourquoi ce choix ?

Ayi HILLAH : A ce jour, je suis auteur de sept livres. Parmi ceux-ci, j’en ai publié six en France et un en Belgique. Il apparait clairement que c’est un choix. Toutefois, c’est fort probable que je publie chez un éditeur togolais dans un futur proche. S’il y en a un qui me lit en ce moment, je suis ouvert au dialogue…

Zoom

Un citoyen du monde ?

Vous êtes togolais, vous vivez en Belgique et vous écrivez sur la Lybie. Doit-on vous considérer comme un citoyen du monde ?

Ayi HILLAH : Soyons précis, je ne suis pas que Togolais, mais, ce n’est pas important. J’ai un nom de famille et un prénom qui me rattachent à un endroit de la terre. Je suis avant tout Togolais, et, ma vision du monde semble être celle d’un enfant né à Lomé, sur les bords de l’océan atlantique, qui a grandi et s’est ouvert au monde qu’il voit par un prisme qui lui est propre, de par ses origines, son vécu et ses rêves.

Je n’ai pas besoin de le dire, mais, j’ai voyagé. J’ai connu cent pays, malgré cela, les chemins pierreux de mon Togo natal sont les plus doux à mes pieds. Il me semble l’avoir déjà dit quelque part…

Propos recueillis par Edem Kodjo LATEVI

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