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Films / Tchad

YOUSSOUF DJAORO, figure de proue du cinéma tchadien

"La plus grande université pour moi, c'est la faculté de la rue"

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Alors qu'il vient de collaborer une quatrième fois avec Mahamat-Saleh Haroun, à l'occasion de "Lingui : les liens sacrés", le comédien tchadien autodidacte Youssouf Djaoro revient sur son parcours et ses méthodes de travail.

Une présence marquante, un regard intense de ceux qu'on oublie difficilement, un investissement conséquent pour chaque rôle... rencontre avec Youssouf Djaoro.

Comment votre intérêt est-il venu pour le cinéma ?

Youssouf Djaoro : Visionner des films était ma passion depuis mon enfance, parce que je n'étais pas loin du cinéma Rio, du cinéma Shéhérazade – j'habitais juste à côté du grand-marché de N'Djaména, les deux salles se situant à 100 mètres l'une de l'autre. Il n'y avait pas un jour où je n'allais pas dans une salle pour visionner un film. C'était comme de l'amour, j'étais tellement accro, et je rêvais toujours de faire du cinéma un jour. Même en ne connaissant rien, en voyant les films, je commençais déjà à « critiquer » un peu. Quand je voyais un acteur, je me disais : « si j'étais à sa place, je devrais agir ainsi », « je devrais faire ceci », « je devrais faire cela ».

En 1992, Ismaël Bencherif est venu faire un film de sensibilisation contre le sida. Il m'a donné un petit rôle dans son film et j'attendais la prochaine opportunité pour me lancer – le cinéma est aussi venu un peu tard au Tchad. On ne s'attendait pas à faire des films. Puis Serge Coelo est arrivé avec son projet « Dar Es-Salaam », j'ai passé le casting et j'ai tourné. J'avais la chance d'avoir deux grands professionnels qui sont venus de la France, et c'était quelque chose pour moi d'affronter les deux.

Une fois le film sorti, Haroun est venu me solliciter pour un de ses grands films, « Daratt », qui est pour moi un chef-d'œuvre, et ainsi de suite, ça s'est enchaîné. Aujourd'hui, le cinéma est un amour inséparable. Faire des films, avoir toujours un scénario en main : c'est un rêve qui s'est accompli.

"Lingui, les liens sacrés" (2021), dernière collaboration en date de Youssouf Djaoro avec Mahamat Saleh Haroun. 

Gardez-vous des souvenirs précis des films vus au Cinéma Rio ou au Cinéma Shéhérazade ?

Youssouf Djaoro : A mon époque, c'étaient surtout des films indiens de Bolywood, des westerns, quelques films d'espionnage, italiens, quelques films français, et les films africains commençaient aussi à faire leur apparition en salle.

On peut dire que vous êtes autodidacte. C'était efficace comme apprentissage ?

Youssouf Djaoro : La plus grande université pour moi, c'était d'écouter, et suivre les conseils des metteurs en scène. Je ne regrette rien, c'est aussi une école, l'école de la vie, qui aujourd'hui a fait de moi ce que je suis. Cela m'a donné la chance d'être primé plusieurs fois dans plusieurs festivals, et de progresser. La plus grande université pour moi, c'est la faculté de la rue.

Comment travaillez-vous pour un rôle ? Comment vous y préparez-vous ? Ça dépend du rôle ?

Youssouf Djaoro : Après avoir lu le scénario, je trouve quelqu'un autour de moi qui ressemble un peu au personnage. Je suis cette personne, je regarde comment elle se déplace, comment elle marche, comment elle réagit. Petit à petit, je construis mon personnage.

Parfois, je quitte N'Djaména, je vais dans un village à plus de 600 kms d'ici et je reste là-bas : tout ce que je veux, c'est préparer mes films dans le silence total et la nature, dans la forêt. Autour de soi, on n'entend que des oiseaux, des mouches et des grillons, ce silence est très important pour moi, et tous mes films je les ai préparés dans le même cadre.

Bande-annonce d' "Un homme qui crie" de Mahamat Saleh Haroun, Prix du Jury au Festival de Cannes, et pour lequel Youssouf Djaoro a obtenu le Valois du meilleur acteur au Festival d'Angoulême en 2010 également. 

Le colonel Koulbou, dans "Tartina City" (ou "N'Djaména City") était-il particulièrement dur à préparer ?

Youssouf Djaoro : Oui, ce film a été un peu dur. Le fait d'interpréter un bourreau, un tortionnaire un homme farouche donnant la vie ou la mort. Je me suis rapproché de l'association des victimes de répression, qui sont là, et j'ai côtoyé d'anciens prisonniers, qui sont restés deux, trois ou quatre ans dans les geôles de la DDS (Direction de la Documentation et de la Surveillance). Ce sont eux qui m'ont parlé de leurs bourreaux et, à force d'écouter ce que ces prisonniers subissent dans ces geôles, j'ai commencé petit à petit à rentrer dans mon rôle. Après, je me suis trouvé trop farouche, j'ai fait trop de cauchemars la nuit, je suis devenu très nerveux, jusqu'à ce qu'un jour ma femme me dise : « écoute, ça fait dix ans qu'on est mariés, mais là je ne te comprends pas. » Je lui ai dit : « si toi qui me connais mieux que tout le monde tu me trouves ainsi, c'est que ça y est, je suis sur la bonne voie pour le personnage. »

Bande-annonce de "Daratt", première collaboration entre Youssouf Djaoro et Mahamat Saleh-Haroun.

Comment choisissez-vous un scénario ? Que cherchez-vous ? Quels sont vos critères pour dire « Oui » ou « Non » ?

Youssouf Djaoro : L'histoire doit être originale et universelle.

Aujourd'hui, on peut dire – comme l'ont fait les "Cahiers du Cinéma" – que vous êtes la figure de proue du cinéma tchadien. Vous êtes devenu un ambassadeur du Tchad. Est-ce lourd à porter ?

Youssouf Djaoro : J'essaye d'être un exemple pour les jeunes, mais je ne veux pas être seul. Mon palmarès fait rêver les jeunes, je leur donne un espoir, je leur dis que tout est possible.

Vous continuez à tourner dans des courts-métrages : c'est pour encourager les jeunes cinéastes ?

Youssouf Djaoro : Oui, c'est pour les encourager et les aider à grandir, ce n'est pas pour l'argent. On ne peut commencer tout de suite avec un long-métrage.

Qu'est-ce qui vous plaît avant tout dans le fait de jouer ?

Youssouf Djaoro : J'aime bien rentrer dans la peau d'un autre homme, j'aime bien travailler mes rôles.

Pouvez-vous nous parler du festival Fecas que vous avez créé ?

Youssouf Djaoro : C'est une association de jeunes réalisateurs, scénaristes et techniciens qui sont venus nous voir en nous disant qu'ils voulaient organiser un festival, en nous demandant notre appui. Autour de ça, il y a eu des ateliers de formation, de jeu d'acteur, de production J'ai des élèves qui ont vraiment de l'audace, du courage, et avec 0 franc ils ont fait des choses vraiment fantastiques. 

Zoom

En charge du centre Talino Manu

Vous êtes aussi en charge du centre Talino Manu…

Youssouf Djaoro : Oui, depuis 2017, je suis à la tête de la gestion de ce centre. A mon arrivée, j’ai trouvé un espace complètement délabré, des portes cassées, une électricité presque inexistante. Pas une ampoule, tout était noir, plein de débris et de poubelles…

Inauguré en 2011, en hommage à l'iconique chanteur tchadien du même nom (1966-2009), le centre Talino Manu, ou Ballet National, situé dans le quartier Moursal à N'Djaména, a pour vocation de mettre en valeur les artistes tchadiens, de leur offrir un espace de rencontre et de représentations.

Propos recueillis par Matthias Turcaud

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