Films / Sénégal

LA PETITE VENDEUSE DE SOLEIL, les "petites gens" dans la lumière

JHR Films "Ce qu'un garçon peut faire, une fille peut le faire aussi"

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Djibril Diop Mambéty n'a pas beaucoup tourné, mais a pourtant laissé une trace très durable dans l'histoire du cinéma : en attestent entre autres ces 45 minutes d'une petite vendeuse de soleil touchée par la grâce.  

Outre ses deux longs-métrages marquants, Touki Bouki et Hyènes, on doit aussi à Djibril Diop Mambéty les deux premiers volets d'une trilogie dédiée aux "petites gens" que la mort hélas a interrompu. La Petite Vendeuse de Soleil en est le deuxième opus. Présenté au Festival de Berlin en 1999, ce "moyen-métrage" connaît une belle carrière lors de festivals, dans des cinémathèques, ou auprès du jeune public dans le cadre scolaire - comme le montre le très grand nombre de dossiers pédagogiques consacrés au film que l'on peut trouver sur Internet.

L'on y suit la trajectoire d'une jeune fille de douze ou treize ans, Sali, qui se déplace avec des béquilles, habite à la Cité Tomates mais se rend à Dakar pour mendier. Des garçons qui vendent le journal "Le Soleil" l'humilient alors. Cependant, au lieu d'être abattue, Sali décide de rivaliser avec les garçons et de vendre du "soleil", selon l'adage cité dans le film : "ce qu'un garçon peut faire, une fille peut le faire aussi". On la charge alors de vendre treize exemplaires, qu'elle arrive à vendre à un homme en costume bleu qui lui remet même l'exorbitant cadeau de 100 000 francs CFA, à la grande jalousie des autres garçons.

Grâce à cette somme inattendue, Sali arrive à se faire plaisir, et aussi à faire plaisir à sa grand-mère, à qui elle achète un parasol. Il s'agit vraiment d'un personnage admirable, armé pour braver de nombreux écueils, et qui, malgré ses difficultés, ne s'apitoie jamais sur son sort. Lorsqu'elle se trouve au commissariat dans lequel elle se rend car un policier soupçonneux a voulu l'arrêter, l'ayant vu avec la grande somme remise par l'homme en costume bleu, elle s'explique d'abord sur sa situation, très sûre d'elle, sans aucune trace de peur, et alors que le policier à l'origine de son interpellation reste en retrait. Lorsque le commissaire qui l'a écouté la déclare libre de partir et accorde du crédit à son récit, Sali prend cependant aussi la peine de demander la libération d'une femme qu'on avait arrêté au début du film.

Confrontée encore à la jalousie des autres jeunes vendeurs de journaux, qui, par deux fois cherchent à lui faire perdre une de ses béquilles, Sali peut cependant compter sur le soutien de Babou, un jeune homme qui veut devenir marabout, et avec lequel se noue une relation touchante. On pourra notamment retenir une belle scène lors de laquelle Sali raconte à Babou l'histoire de "Leuk-le-Lièvre" d'Abdoulaye Sadji et Léopold Sédar Senghor.  

La Petite Vendeuse de Soleil ressemble d'ailleurs à une fable qui donne du baume au coeur. Bien qu'elle ne cache pas les difficultés dans lesquelles vivent Sali et son entourage, elle fuit tout misérabilisme, et, sans être moralisatrice, fait l'apologie discrète de la solidarité, de la résilience, et de l'altruisme. L'air de rien, et en toute modestie, le film s'apparente à une vraie leçon de vie, profonde et remarquable. Djibril Diop Mambéty disait d'ailleurs : "En dehors de la recherche artistique, j'ai vraiment voulu faire oeuvre utile." 

Le film impressionne aussi par tout ce qu'on y trouve : à savoir à la fois beaucoup de poésie, d'humour, d'espoir et de vitalité - il suffit de voir par exemple la signature de Sali, qui consiste en un soleil. La lumière de Jacques Besse auquel on doit aussi l'image de "Pièces d'identité" de Mwezé Ngangura et de trois films d'Abderrahmane Sissako - "La Vie sur terre", "En attendant le bonheur" et "Bamako" - s'avère très réussie et magnifie bien Sali et Babou. Lissa Balera et Tairou M'Baye rendent en plus pleinement justice à ces deux magnifiques personnages. La musique tout aussi inspirée, a, elle, été signée par le frère de Djibril Diop Mambéty, Wasis Diop.

Pour résumer, l'archange des "petites gens", comme l'appelle Bandiougou Konaté, nous a laissé, peu de temps avant sa mort, un bien beau cadeau.

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Un autodidacte passionné et passionnant

Fils d'imam, Djibril Diop Mambéty grandit dans le quartier populaire de Colobane où il prend goût au cinéma grâce aux projections de westerns, de films français ou brésiliens du cinéma ABC, dans une cour intérieure délimitée par des palissades de tôle.

Mambéty étudie la comédie et la mise en scène au théâtre Daniel Sorano, mais il s'en fait renvoyer en 1969 pour indiscipline. Qu'à cela ne tienne, il tourne rapidement après "Badou Boy" puis "Contras' City" où il filme Dakar, qui s'apparente presque à un personnage à part entière de ses films.

En 1973, il termine son premier long-métrage "Touki Bouki", très admiré par de nombreux connaisseurs dont Martin Scorsese, et qui interroge le rêve européen. En 1989, le court-métrage "Parlons grand-mère" rend compte du tournage de Yaaba d'Idrissa Ouedraogo. En 1992, "Hyènes" sera son deuxième et dernier long-métrage, puisqu'il préfère tourner les courts-métrages "Le Franc" puis "La Petite Vendeuse de Soleil".

 

Matthias Turcaud

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