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Romans / Sénégal

TERRE CEINTE, un vibrant appel à lutter contre la barbarie

Présence Africaine Malgré tout

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Dès l'âge de 24 ans, Mohamed Mbougar Sarr frappait fort avec Terre Ceinte, son premier roman aussi bouleversant que nécessaire, qui lui valait déjà le prestigieux Prix Ahmadou Kourouma. 

Le jeu de mots du titre peut paraître gratuit, mais nous indique en fait intelligemment que cette terre officiellement "sainte" ne l'est pas en réalité. À l'oreille, cela ne s'entend pas ; mais la graphie trompeuse confirme cette confusion. En cela, ce titre touche bien à l'essentiel, et pose la question centrale : le Dieu des islamistes est-il le vrai Dieu ?    

Pour son premier roman, le jeune Mohamed Mbougar Sarr avait déjà fait preuve de beaucoup d'ambition et de maturité. Il nous emmène dans une ville imaginaire, celle de Kalep, pour nous montrer comment des islamistes y répriment la population sans relâche, et se font respecter et craindre par des actes innommables. 

Le livre commence par une scène extrêmement violente, inspirée d'un fait divers au Mali dont avait pris connaissance Mbougar Sarr. Deux jeunes gens se font tuer pour s'être aimés. Le chef de la police Abdel Karim prononce un sermon sans appel. Les pères des deux condamnés renient leurs enfants et insultent leurs femmes. Le passage est insoutenable, d'une violence sans nom. 

Cette première scène donne le ton, et une image de l'endroit dépeint : une ville invivable, étouffante, gangrénée par la peur, la méfiance, et la tentation de la délation, croulant sous les interdits, et où la joie et l'amour se fanent et se meurent.

Pourtant, à partir de cette entrée en matière si brutale et terrifiante, Mbougar Sarr va permettre à ses personnages et à nous-même de continuer à espérer. Une tentative de résistance va en effet se mettre en place, initiée par le médecin Malamine, qui va convaincre six amis de le rejoindre : un universitaire subversif et son épouse, une libraire qui a fermé sa librairie, et que Malamine connaît depuis longtemps ; ainsi que du personnel hospitalier. Les valeureux résistants se donnent rendez-vous dans la cave d'une taverne, tenue par l'inénarrable Père Badji, plein de mystère et de dignité à la fois.

Les résistants décident de publier un journal anonyme qui invalide totalement l'entreprise des islamistes par des arguments rationnels et des versets du Coran qui la contredisent complètement et fondamentalement. Évidemment, des questions les taraudent et les hantent tout du long : le risque en vaut-il vraiment la peine ? La réponse n'adviendra qu'à la toute fin du roman, après bien des sacrifices encore, et des horreurs.

À partir d'un sujet vraiment difficile et sensible, Mbougar Sarr orchestre son roman d'une main de maître, en développant plusieurs personnages vraiment forts et marquants - notamment des personnages de femmes d'une dignité et d'une grandeur absolues, à l'instar de Ndey Jooy Camara, l'épouse de Malamine.

En plus, le romancier sénégalais propose des scènes de confrontation très percutantes. On retiendra notamment, parmi d'autres, celle opposant Malamine à son fils aîné Ismaïla, qui s'est islamisé et que son père ne reconnaît plus ; ainsi que celle, très prenante, entre le chef de la police islamique et le tenancier de la taverne du Jambaar (le guerrier), le Père Badji. Il se trouve que les résistants et publicateurs du journal "Le Rambaaj", un anagramme de "Jambaar" se sont justement retrouvés dans la cave du "Jambaar" pour un de leurs rendez-vous occasionnels. Or, le chef de la police islamique a entendu du bruit. Il frappe plusieurs fois à la porte de la taverne, et le Père Badji vient lui ouvrir. Un dialogue a lieu, presque irrespirable de tension...

Comme il le prouve également dans ses deux autres romans, Mbougar Sarr témoigne d'un grand sens du récit, de la construction, du suspense. On relève déjà cette polyphonie et cette alternance des voix et des points de vue qu'on retrouvera trois ans plus tard dans Silence du choeur (2017). Ici, à côté du récit, on suit également la correspondance secrète des mères des deux condamnés, qui se confient l'une à l'autre sur leur déchirement intérieur et leur chagrin immense, tout en commentant l'action, et la publication du journal. La porteuse des lettres les a cachées dans son soutien-gorge - elles pensent que les islamistes n'oseront pas fouiller jusque-là.

On le voit, Sarr sait créer des points culminants d'émotion - comme, entre autres aussi, le chant de résistance sénégalais "Niani". Il écrit des tragédies modernes à la manière d'un Wajdi Mouawad au théâtre. Car, oui, Terre Ceinte est une tragédie. Terrible sur ce qu'elle nous dit de la nature humaine, sur ce que des êtres humains peuvent infliger à d'autres, sans vergogne ni scrupules. Le roman n'enjolive nullement les atrocités dont peuvent être capable des islamistes, croyant avoir Dieu de leur côté pour répandre la terreur et l'horreur.

Cela dit, malgré tout, malgré toute cette violence, ces morts, ces souffrances infinies et les livres d'une précieuse bibliothèque brûlée, une forme d'espoir demeure, têtue, opiniâtre. Parce que l'amour et l'amitié, la loyauté, la générosité et l'empathie peuvent encore exister. Et parce que, finalement, le "Rambaaj" n'aura pas servi à rien. 

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Un extrait marquant

"Notre allié, c'est le peuple. Sans lui, aucun espoir n'est permis. Lui seul peut renverser cette barbarie. Ce n'est pas nous qui le feront. Ce journal peut, au mieux, redonner de l'espoir. Je crois en ce peuple, malgré tout ce qu'il a fait. De toute manière, je n'ai pas le choix. Le peuple est dangereux et imprévisible. C'est possible. Mais il ne faut pas perdre de vue que c'est cette imprévisibilité qui déroute, et qui en fait une arme que l'on ne peut jamais tout à fait maitriser. Un jour, il se révoltera. Et ce jour-là, vous le remercierez."

Matthias Turcaud

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