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Romans / Sénégal

MBOUGAR SARR, un écrivain déjà majeur

Présence Africaine | Philippe Rey Trente ans et quatre romans

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Encore très jeune, Mbougar Sarr a pourtant déjà donné naissance à une oeuvre importante. 

Il a courtoisement accepté de répondre à nos questions autour de ses thèmes récurrents, de sa manière de travailler ainsi que de la réflexion qui précède et accompagne son écriture.

Comment votre goût pour l'écriture est-il né ?

Mbougar Sarr : Par la lecture. Mes parents n'étaient pas de très grands lecteurs, mais il y avait toujours une bibliothèque chez nous. L'écriture est venue ensuite, assez tard - même si j'ai pu écrire par exemple dans des journaux scolaires.

Quels écrivains vous ont-ils notamment accompagné ?

Mbougar Sarr : Il y en a énormément. Déjà, au Sénégal, Senghor, Ken Bugul, Boubacar Boris Diop, Abdoulaye Sadji, Aminata Sow Fall... Autrement, Wole Soyinka, Yambo Ouloguem, Balzac...

On remarque une affinité chez vous pour la polyphonie et le roman choral. Comment s'explique-t-elle ?

Mbougar Sarr : La polyphonie permet de multiplier les points de vue, les discours et les formes d'écriture. Elle me paraît très intéressante et riche.

terre-ceinte-mbougar-sarrAutrement, on retrouve dans votre oeuvre beaucoup de personnages hauts en couleur, à l'image du Père Badji, d'Angela ou du Padre Bonniano. Comment ces personnages naissent-ils ?

Mbougar Sarr : Ce sont des mélanges, des décalques de personnes que je connais et de modèles littéraires : Abdoul Karim, le chef de la police islamique dans Terre Ceinte, tient par exemple du Javert des "Misérables". Fantini, l'écrivain de Silence du choeur s'inspire des grandes figures du repli et de la solitude. Ces mélanges ne s'effectuent pas toujours de manière très consciente.

Vous semblez vouloir éviter tout manichéisme, à l'instar du personnage de Maurizio Mangialepre dans "Silence du choeur", consciemment, cette fois ?

Mbougar Sarr : Oui, très consciemment cette fois. Il me semble qu'un personnage de roman ne peut pas être manichéen, c'est pour moi une règle fondamentale.

Comment travaillez-vous ? De manière très organisée, ou la structure naît-elle d'une forme de chaos ?

Mbougar Sarr : La structure naît d'une forme de chaos. Je ne suis pas très organisé, je travaille tout au mieux à partir d'esquisses, de fragments de personnages ou de scènes à partir desquels je brode, par spirales et sans aucune préparation ou direction. Je réécris beaucoup, je reviens beaucoup sur certains personnages en me rendant compte que l'évolution d'une scène est incohérente par rapport à son origine. J'accepte l'idée que certaines impasses fassent partie de la construction du roman. J'ai le souci de mener le plus loin possible les personnages engagés. Je veille à n'oublier personne et à ne sacrifier aucun personnage sur l'autel de l'efficacité ou de la rapidité ; à suivre ses raisonnements jusqu'au bout.

silence-du-choeur-mbougar-sarrChacun de vos trois romans s'achève de manière très tragique : était-ce pour secouer le lecteur ?

Mbougar Sarr : Oui, ce sont des situations de départ très tragiques. Il y a aussi une volonté - peut-être trop appuyée - de ne pas céder à la complaisance. Je pense qu'il y a une fonction d'inquiétude consubstantielle au roman. J'aime que cette inquiétude soit un moteur d'action.

Du reste, je suis assez marqué par la lecture de tragédies et la notion de tragique. Le tragique repose sur l'affrontement de deux légitimités, et dit que l'humanité est sans cesse tiraillée entre ces deux causes légitimes. Aussi, je ne veux pas trop bercer le lecteur d'illusions.

On trouve cependant également des contrepoints et des moments de légèreté dans vos romans, notamment dans "Silence du choeur"...

Mbougar Sarr : Cet humour est tout à fait indispensable pour moi. Il me semble que ces rires font partie à part entière de la structuration d'une tragédie. Il permet de désamorcer la tragédie et c'était important de montrer les aspects qui, précisément, étaient menacés. Je compte aussi développer davantage ces moments dans mes livres à venir.

Quel accueil vos livres ont-ils reçu au Sénégal ?

Mbougar Sarr : A l'exception de De purs hommes, mes livres ont été très bien accueillis - au-delà de toutes mes espérances pour "Terre Ceinte" et "Silence du choeur".

Pour "De purs hommes", cela a été plus problématique, mais c'était tout à fait prévisible. Le livre continue à être commercialisé et lu, bien que je n'ai que peu de retours. Le fait qu'il s'agisse d'un roman - et non d'un essai ou d'un pamphlet - a tout de même aidé.

De-purs-hommes-mbougar-sarrAviez-vous justement peur d'écrire ce livre ? Appréhendiez-vous ce type d'accueil ?

Mbougar Sarr : Ma peur était surtout liée à ma famille au Sénégal. En ce qui me concerne, je me suis préparé mentalement à toutes les retours possibles. Les conséquences pour ma famille m'ont fait hésiter, mais je me suis dit qu'il fallait être fidèle à sa réflexion en tant que romancier et artiste ; et je fais confiance au travail de la fiction. J'avais l'idée de la scène de l'exhumation depuis le lycée, bien avant même "Terre Ceinte", donc.

"Terre Ceinte" et "De purs hommes" partent de faits divers. L'actualité constitue-t-elle une vraie source d'inspiration pour vous ?

Mbougar Sarr : Oui, même si je veux aller plus loin que le réel, en creusant des points de vue sur le réel, et en disant autre chose que le simple déroulement des faits, en forant à l'intérieur de la masse du réel. Je pars du réel pour aller vers des vérités réelles beaucoup plus profondes, et qui n'apparaissent pas lorsque ces actualités sont dites habituellement.

"Terre Ceinte" et "Silence du Choeur" se déroulent dans des villes imaginaires. Pourquoi ce choix ?

Mbougar Sarr : C'est pour rendre le propos moins étriqué et moins enfermable Ce qui est important, c'est ce que des être humains font à un moment donné, et comment cela peut faire écho à d'autres situations.

On retrouve des jeux de mots dans vos trois titres de romans. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Mbougar Sarr : Pour "Terre Ceinte", ce titre me semblait rendre la tension entre le projet de purification et d'assainissement des djihadistes et leur aboutisement concret, toujours associé à l'enfermement et la clôture.

Le titre de "Silence du choeur" se réfère, lui, au théâtre, à l'idée de la polyphonie et du choeur. Chacun parle dans son propre langage, et, malgré les incompréhensions, un choeur se crée, produisant une voix qu'il faut écouter, ensemble ou séparément. Le silence du choeur est finalement imposé par la nature, qui, elle aussi, fait entendre sa voix à la fin.

Enfin, "De purs hommes" constitue un titre assez ironique par rapport à l'image qu'on pourrait se faire d'un homme véritable, et à l'idée de pureté sexuelle dont certains s'enorgueillissent, sous prétexte qu'ils sont hétérosexuels, et même s'ils ont autrement beaucoup de vices.

Pouvez-nous dire quelques mots sur votre quatrième roman ?

Mbougar Sarr : J'y ai consacré trois années. Il s'appelle "La plus secrète mémoire des hommes", et sera publié chez Philippe Rey. Le livre parle de la quête de la littérature à travers l'histoire. Je m'éloigne de l'actualité pour aller dans des territoires plus imaginaires et plus littéraires. Il y est question de la création, ainsi que des sacrifices et des renoncements qu'elle implique.

Remerciements chaleureux à Mbougar Sarr, et Marine Leloup, directrice de l'Institut Français de Lubumbashi. Propos recueillis par What's App, le 31 mai 2021.

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Ecrire en wolof ou en sérère

Envisageriez-vous d'écrire un jour en wolof ou en sérère ?

Mbougar Sarr : Je l'envisage depuis quelques temps. Ecrire dans ces langues demande beaucoup d'efforts. J'y travaille patiemment, et je sais que j'y arriverai un jour. Je pense qu'on ne peut pas négliger cette question.

Ce ne sera en revanche pas un roman, ce sera de la poésie ou du théâtre, la finalité est que ce soit dit pour que ceux qui ne parlent ou ne lisent pas le français puissent y avoir accès.

Matthias Turcaud

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