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Romans / Sénégal

LE DOCKER NOIR de Sembène Ousmane

Présence africaine Sembène Ousmane, signe avec Le Docker Noir son premier roman, et le début d'une activité artistique militante de défense des minorités noires.

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Paris est en émoi depuis que Ginette Tontisane, lauréate du Grand Prix de Littérature de l’année a été assassinée par un homme noir docker à Marseille. Qu’est ce qui a poussé cet homme à commettre l’irréparable ? Quelle est son histoire ?

Marseille, années 50. Sur le port travaillent de nombreux Africains, venus du Sénégal, du Mali, du Gabon, de Djibouti.

Présents depuis le milieu du XIXème siècle, ces hommes ont été recrutés comme navigateurs et dockers par les colons français et portugais. Largement employés pendant les deux guerres mondiales, ces immigrés d’Afrique ont installé leurs vies, leurs projets, leurs avenirs dans ce coin de France. Mais si les guerres sont terribles, elles font tourner l’économie.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, la sacro-sainte loi de l’offre et de la demande est grippée. En plus du chômage croissant, les conditions de travail et de vie pour ces marins deviennent de plus en plus précaires et difficiles. Les syndicats et associations sont inexistantes tant elles sont peu actives pour défendre les ouvriers et plus préoccupés par le maintien de leur pouvoir et de leur trésorerie.

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Avec son premier roman, Le Docker Noir, Sembène Ousmane explore sa propre expérience de docker noir et africain à Marseille.

A Paris, l’Assemblée Nationale a ouvert la députation aux représentants des colonies africaines, mais ces derniers n’apportent qu’un soutien de façade et semblent éloignés de la réalité prolétaire. Les marins africains sont seuls, renvoyés à leurs conditions d’êtres inférieurs, sommés de se tenir tranquilles ou de repartir chez eux.

Diaw Falla est docker et ne veut pas sombrer dans la fatalité distillée dans sa condition d’homme noir. Il est éduqué, court les musées, cherche à s’élever. Il a écrit un roman et avec ses économies, part à Paris pour le présenter. Une écrivaine le prend sous son aile, promet de faire éditer le manuscrit. Elle tiendra sa parole, à la nuance près que le livre sera signé de son nom à elle. Elle gagnera même le grand prix de littérature de l’année. Quand Diaw Falla vient lui demander des comptes, elle lui propose de l’argent. La dispute dégénère et Diaw Falla se retrouve accusé d’homicide volontaire pour crime crapuleux.

Au-delà du roman social et engagé, Ousmane Sembène se demande quel est le vrai crime commis par Diaw Falla. La première partie du livre qui relate le procès montre bien que l’enquête a été bâclée et l’affaire résumée à un noir tuant une blanche.

Le crime de Diaw Falla, c’est d’avoir voulu oublier qu’il était noir dans un monde de blancs. Il n’a pas su tenir son rang de grand noir costaud rigolo qui fait un peu peur. Diaw Falla a même voulu intégrer les lettres françaises, raconter l’histoire de l’esclavage de son point de vue, échanger avec les blancs et être leur égal. La réussite sociale et économique ne l’intéresse pas, il veut faire bouger les lignes, oublier sa couleur et vivre à sa hauteur.

En ancrant le récit de son roman Le Docker Noir entre Paris et Marseille, Ousmane Sembène oppose la réalité populaire à la vie intellectuelle et institutionnelle. C’est le monde littéraire qui refuse à Diaw Falla sa légitimité à prendre la parole. C’est la justice qui le mettra à la place que la société française coloniale a choisi pour lui.

Tout le monde se fiche de la mort de l’écrivaine, tout le monde se fiche qu’elle ait pillé le roman d’un autre, tout le monde se fiche du sort des marins africains. Marseille n’est pas si proche et sa population n’est pas vraiment française. Justice n’est rendue à personne et le tribunal est une arène où les spectateurs s’émeuvent d’un fait divers teinté d’exotisme.

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La littérature et le cinéma au service du militantisme de Sembène Ousmane

Né en 1923 au Sénégal, Ousmane Sembène d’abord tirailleur Sénégalais, débarque clandestinement à Marseille en 1946, devient docker et milite à la CGT et au PCF.

Ousmane Sembène veut raconter la réalité de l’Afrique populaire par différents médias : les activités militantes bien sûr, mais surtout la littérature et le cinéma.

« Le Docker Noir » est son premier roman, il publiera en 1960 « Les bouts de bois de Dieu » qui raconte la grève des cheminots de la ligne Dakar-Niger.

Son premier film, « La Noire de… » obtient en 1966 le Prix Jean Vigo. En 1977, son film « Ceddo » sur la résistance populaire combattant l’oppression religieuse sera censurée au Sénégal par Leopold Sedar Senghor.

 

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