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Romans / Sénégal

LE BAOBAB FOU, jalon majeur de la littérature sénégalaise

Présence Africaine Beaucoup se perdre pour mieux se trouver

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L'écrivaine Mariètou Mbaye Biléoma, dite Ken Bugul ou "celle dont personne ne veut" en wolof, a vécu une trajectoire assez chaotique, dont elle a rendu compte dans une oeuvre romanesque puissante et emblématique. 

Son premier roman, Le Baobab Fou, paru en 1984, mérite déjà largement le détour.

Après avoir obtenu une bourse d’études puis un visa avec difficulté, Ken Bugul découvre la Belgique et son ballet de solitudes ininterrompu. Dépaysée, déracinée, déboussolée, Ken Bugul se laisse vivre et entraîner, sans savoir réellement ce qu’elle veut ou qui elle est. Souvent réduite à un fantasme exotique ou servant à tranquilliser la bonne conscience des politiciens ou des beaux parleurs de « gauche », elle sort beaucoup et fait diverses rencontres. De l’extérieur, elle sourit, danse, paraît joyeuse. A l’intérieur cependant, elle se délite totalement, en proie à une crise identitaire profonde, et une vraie dépression. Même le suicide lui apparaît à un moment comme une solution envisageable.

 

L'écrivaine n’hésite pas à s’emparer de sujets tabous et périlleux, tels que l'avortement, la prostitution ou l’homosexualité. Elle rend compte d’une certaine époque et d’un certain état d’esprit ; son roman n’en reste pas moins résolument universel, et actuel. L’histoire particulière de la narratrice fait en effet écho à plusieurs questionnements philosophiques, sociologiques ou politiques, qui ne sont guère passés de mode. Les thèmes du « déracinement » ou de l’ « assimilation » trouvent encore aujourd’hui une forte résonance.

Arrêtant d’aller à son université, Ken Bugul va goûter à la drogue et se soumettre aux désirs qu’elle va sans cesse éveiller au gré de ses déambulations prolongées et nocturnes. Elle semble complètement perdue, étrangère à elle-même, telle une Meursault féminine. Brillante élève de l'école française de Ndoucoumane, où elle recevait tous les prix distribués, elle a désiré ou cru désirer se rendre en Europe, comme tant d'autres. Une fois sur place, il semblerait que la réalité ne réponde en fait nullement à ses attentes. Avec une molle curiosité, le personnage essaye, expérimente, mais la flamme ne brûle pas, et le ressort s'est cassé.

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@ Présence Africaine

En pleine introspection, l'écrivaine s'attarde sur un épisode vécu par elle comme traumatisant, et qu'elle perçoit comme déclencheur de son mal-être existentiel : lorsque sa mère l'avait "abandonnée", alors qu'elle n'était âgée que cinq ans. L'écrivaine y revient plusieurs fois au cours de son récit, et Le Baobab fou commence même par l'évocation de sa petite enfance.

L'écriture devient alors thérapie, et permet à Mariètou Mbaye Biléoma, on le sent, de cautériser ses blessures encore si vives et nombreuses, et d'appliquer dessus un baume réconfortant. Ecrire, pour se sauver, et se trouver enfin, après tant de perditions et d'errances. Cela dit, le roman va bien au-delà, posant des questions essentielles et bien plus larges, notamment sur la construction d'une identité factice ; et la quête acharnée d'une identité vraie. 

En plus de narrer la tragédie de Ken Bugul, Le Baobab fou dissèque ambitieusement les réminiscences de la colonisation, ses conséquences perverses et les déformations perverses qu'elle a engendrées bien après encore sa prétendue fin, tout autant chez les descendants de colons que chez les descendants de colonisés. La romancière déboulonne aussi le mythe des pays du "Nord", soi-disant une "Terre Promise", que la descente aux enfers de la protagoniste contredit fondamentalement.

En peu de mots, et pour résumer, le premier roman de Mariètou Mbaye Biléoma dite Ken Bugul constitue un livre puissant, violent, pamphlétaire, intense dans son récit, et riche dans sa pensée, comme une version féministe et "trash" de L'Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane peut-être. La lecture peut être vécue comme éprouvante et secouante, mais, courage : au bout du tunnel, une fois la thérapie finie, l'espoir est permis.

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Un parcours incroyable

Diplômée en langues, Mariètou Mbaye Biléoma a été fonctionnaire internationale en planification familiale dans plusieurs pays d'Afrique.

A Porto-Novo, au Bénin, elle s'occupe de "Collection d'Afrique", un centre culturel, qui met également en valeur des objets d'art ou artisanaux. Elle a aussi animé des ateliers d'écriture thérapeutiques en milieux défavorisés.

On lui doit sinon dix romans. Fortement autobiographiques, ses livres témoignent d'une vie mouvementée et riche en rebondissements. Le Grand Prix Littéraire d'Afrique Noire a récompensé son oeuvre en 1999.

Matthias Turcaud

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