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Romans / Sénégal

LA PORTE DU VOYAGE SANS RETOUR, ou l'ode déchirante d'un amour mille fois perdu

Seuil La morale dans l'immorale

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Après le succès de "Frère d'âme", prix Goncourt des Lycéens 2018, David Diop récidive avec maestria en nous emportant dans une étonnante odyssée à laquelle s'ajoute un amour impossible entre deux êtres tourmentés.

La porte d'un voyage sans retour raconte l'histoire de Michel Adanson, naturaliste français, qui décide de mener des recherches sur des espèces sénégalaises de plantes méconnues.

Mais son voyage prendra une toute autre tournure lorsqu'on lui raconte les conditions étranges de la disparition de Maram Seck. Curieux d'en savoir davantage, Michel Adanson, accompagné du jeune prince Ndiak, décide de retrouver la jeune femme. Leur détermination les amène à faire un voyage perileux jusqu'à Ben, un des villages du Cap-Vert, où ils retrouveront la jeune femme se camouflant en guérisseuse pour échapper à ceux qui veulent attenter à sa vie.

Pris d'amour pour la beauté de Maram Seck, Michel Adanson décide de la faire évader du chemin de l'esclavage. Malheureusement, le salut qu'il envisageait conduit sa bien-aimée à une mort lugubre par noyade. Le remord ainsi que le souvenir douloureux de ce voyage au Sénégal va attrister le reste de sa vie. Avant sa mort il relate dans un cahier ce malheureux voyage à sa fille.

Une fois de plus, David Diop ne recule pas devant les émotions très fortes. Comme il le dit lui-même " Grâce à l'art, nous arrivons parfois à entrouvrir une porte dérobée donnant sur la part la plus obscure de notre être, aussi noire que le fond d'un cachot.". David Diop ouvre lui aussi cette porte cachée qui laisse échapper nos propres sombres souvenirs après la lecture de ce récit fortement touchant, émouvant et profondément mélancolique.

La grande émotion que véhicule La porte d'un voyage sans retour se trouve autant dans ses détails descriptifs que dans le récit de Michel Adanson lui-même car, avec une étonnante fidélité, le narrateur s'efforce à rendre compte des couleurs, des lieux, des températures, de ce que ressentent les personnages, et du vécu de chacun d'eux. Tout cela complète merveilleusement l'histoire en ajoutant une saveur mélancolique qui émeut, attendrie et accroche en même temps. Ce livre constitue le confident muet de ceux qui se sentent meurtris, et qui ne trouvent pas d'amis pour en parler.

La forme choisie du récit épistolaire se révèle très cohérente. Au travers d'une longue lettre, Michel Adanson raconte donc à sa fille son voyage au Sénégal. Un voyage dont les réalités, gravées dans sa mémoire comme un lourd souvenir, ont fait de lui ce qu'il est devenu. Le narrateur a parsemé, dès l'entrée du récit, une dizaine d'histoires secondaires racontant relations brisées et amours avortées. La tristesse que dégage ce roman se trouve là toute entière. On se heurte à chaque fois à des relations qui se brisent, à des amis qui se séparent pour ne plus se revoir, à des souvenirs qui chagrinent le cœur, à de la méchanceté qui prend le dessus sur la bonté, à des parents malheureux, à des enfants transportés en esclaves, à des plaisirs éphémères, à des bonheurs fugaces, à des rêves inachevés... Bref, à des portes et des voyages sans retour.

Mais à côté de tout cela, on voyage aussi dans une Afrique originale jugée en fonction d'elle-même et de ses coutumes premières. L'Afrique dans laquelle le narrateur nous fait voyager, à travers un "je" épistolaire au premier degré, est une Afrique où le patrimoine culturel est la seule vraie héritage que peut léguer une génération à une autre. Une Afrique où la véritable identité se trouve non pas dans son histoire, mais dans sa langue. Oui, dans sa langue !... Michel Adanson lui-même dira dans sa lettre " j'ai tout simplement appris une de leurs langues. Et dès que j'ai su assez le wolof pour le comprendre sans hésitations, j'ai eu le sentiment de découvrir peu à peu un paysage magnifique qui, grossièrement reproduit par le mauvais peintre d'un décor de théâtre, aurait été habilement substitué à l'original " : voilà où se trouve l'Afrique de David Diop !

L'usage des mots "nègre" et " blanc" établit le terrain conflictuel dans lequel se joue le récit, et renforce le cadre socio-temporel de la narration. C'est-à-dire une époque où le monde "noir" et le monde "blanc" avaient l'un pour l'autre des préjugés construits sur le seul facteur racial, malheureusement qui continue d'exister au 21e siècle. C'est une façon pour le narrateur d'interpeler sur la vraie essence de l'humain, la vraie définition de l'homme. Cette définition qui doit dépasser les barrières raciales et communautaires dans lesquelles ont s'enferme souvent encore aujourd'hui. Par l'usage de ces termes racistes, donc, toute la conception sur la défense des minorités y est repensée en filigrane. Ceci se retrouve dans le roman par le biais de l'image d'une hyène copain au lion.

D'un clin d'œil à l'environnement et au respect de la nature, tout en constituant un vibrant appel à la considération des droits humains, La porte du voyage sans retour est le cri d'un moralisateur dans un monde devenu immoral.

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Une plaie ouverte

En ramenant la chute du récit dans ce lieu symbolique, David Diop veut situer à sa manière la douleur de ce passé honteux qui reste aujourd'hui une plaie ouverte.

Dans ce lieu de la traite d'esclaves par excellence, David Diop installe le chagrin d'un Michel Adanson " blanc". Ce symbolique fort porte à considérer aujourd'hui les conséquences saignantes du passé Africain non seulement du côté des victimes directs, mais de l'humanité toute entière.

L'île de Gorée, c'est un appel à se servir du déséquilibre qu'a apporté le passé pour repenser plus rationnellement notre futur à nous tous. Car dans l'avidité et l'égoïsme humain peut naître une stupidité dont les chagrins à récolter se révéleront peut-être plus grave que la traite d'esclaves.

Israël Nzila Mfumu

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