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à voir / République Démocratique du Congo

SARAH MUKADI, au service de la femme congolaise

Des performances citoyennes

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En quelques années seulement, la danseuse congolaise Sarah Mukadi a multiplié les spectacles. 

Elle n’économise jamais son énergie quand il s’agit de dénoncer des anomalies sociales, rappeler l’histoire de la RDC, ou pousser les femmes à la révolte. Rencontre.

Comment êtes-vous devenue danseuse ?

Sarah Mukadi : Petite, déjà, j’aimais beaucoup la danse. Quand j’écoutais de la musique, ça me poussait toujours à esquisser quelques pas de danse et quelques mouvements. Quand je voyais Tshala Mwana danser, cela m’inspirait aussi, ainsi que Mbilia Belle.

J’ai pensé aussi que la danse serait un bon moyen pour faire entendre ma petite voix et véhiculer des messages. Cette volonté me conduit toujours à vouloir progresser.

SARAH MUKADI-danse

Arrivez-vous à exprimer davantage avec la danse qu’avec des mots ?

Sarah Mukadi : Oui. Si je dis quelque chose à quelqu’un de manière frontale, la personne pourrait se mettre en colère, mais, quand je l’invite à travers ma danse, la personne comprend mieux en général, et n’a pas le temps de répliquer tout de suite, elle peut méditer…

La danse me permet de m’exprimer sur certains sujets sans avoir de problèmes.

Comment avez-vous ensuite intégré la compagnie Harlem 2 Arts ?

Sarah Mukadi : D’abord, je dansais à la maison, avec ma grande sœur. Une fois, le 25 décembre, j’ai été sélectionnée parmi les enfants qui répétaient avec les sœurs de l’église. Par la suite, ma grande sœur aînée Carine, qui faisait partie d’un groupe de danse – les Bad Boys – m’apprenait aussi quelques pas de danse et quelques chorégraphies, quand elle revenait de ses répétitions. J’ai moi-même intégré le groupe après. En plus, à l’école Tuendelee, on avait également un groupe de filles. On rêvait grand, on voulait vraiment devenir de grandes danseuses. On s’est ensuite séparées, et je continuais avec un groupe dans le quartier.

Harlem 2 Arts, je l’ai intégrée en 2010, grâce à Miro Cordeiro. J’ai alors quitté tous les groupes dont je faisais partie, et j’ai senti que j’aurais assez de travail avec la compagnie Harlem 2 Arts. J’y ai beaucoup appris. Jusqu’alors, je dansais sans vraiment savoir que la danse est un langage. Mon expérience au sein de la compagnie Harlem 2 Arts me l’a bien fait comprendre. J’ai appris à parler et à faire passer des messages à travers la danse, j’ai appris comment maîtriser mon expression faciale. J’ai aussi appris qu’il ne faut pas sans cesse toucher ses vêtements quand on danse…

Je poursuis aujourd’hui mon travail avec la compagnie Harlem 2 Arts, tout en dirigeant la compagnie Munia.

Comment l’avez-vous créée ?

Sarah Mukadi : A la compagnie Harlem 2 Arts, je m’étais rendue compte qu’un certain nombre de filles repartaient assez vite après être venues.

Or, je tenais à faire comprendre que la danse est un vrai travail et peut nous développer à part entière. Je voulais donner envie à de nombreuses femmes de devenir artistes. Trop souvent, on pense que les artistes féminines ont des mœurs légères, et on les réduit à cela. Cette réputation bien ancrée dans les mentalités en décourage beaucoup. Autrement, certaines filles, qui intègrent une compagnie de danse, viennent uniquement pour trouver un amoureux.

C’est ce constat qui m’a conduit à créer ma propre compagnie, exclusivement composée de femmes. Je voulais faire voir autrement la jeune fille congolaise, la mettre en valeur. Il faut changer les regards, et montrer que les artistes femmes peuvent avoir une éthique irréprochable.

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Que vous ont apporté les différents stages et ateliers que vous avez suivis ?

Sarah Mukadi : Ce sont des coups de pouce qui sont venus nourrir mon travail. J’ai par exemple suivi un atelier sur l’historiographie qui m’a permis de mieux me connaître, de savoir d’où je viens et où je vais. J’ai également suivi des ateliers consacrés aux mouvements corporels, pour endurcir le corps, l’assouplir, pouvoir exécuter d’autres mouvements, apprendre d’autres manières de faire passer des idées ou des sentiments. 

Votre première performance s’intitule « Franchir les barrières ». Comment a-t-elle vu le jour ?

Sarah Mukadi : Lors d’un atelier multidisciplinaire à l’occasion de la 5ème biennale de Lubumbashi. J’ai grandi à Lubumbashi, mais je connaissais mal l’histoire de ma propre ville. Cet atelier a permis d’y remédier un peu ! Avec le professeur Isaac, j’ai notamment pu découvrir l’histoire autour de l’avenue de la Katangaise. Des femmes, menées par Anne Tshikungu, s’étaient révoltées contre l’interdiction faite aux noirs de circuler dans ces quartiers. Un jour, les femmes ne pouvaient supporter cela. Elles se sont donc mises en colère contre les soldats indiens qui avaient mis en place des barrières. Les femmes se sont battues jusqu’à se dénuder.

Cette histoire m’a beaucoup touché et m’a donné l’idée de cette première performance. Je trouve dommage qu’on n’apprenne pas l’histoire de notre propre ville à l’école.

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Ensuite, « Porte »…

Sarah Mukadi : Oui, là aussi, c’est le fruit d’un atelier, intitulé « Composer et recomposer le regard colonial », encadré par Petna et Cherry Ndaliko. On est partis d’une image coloniale qu’on devait ensuite reproduire. Il s’agissait de se confronter à cette image, et de savoir comment elle peut affecter notre comportement à présent. Quand je vois aujourd’hui quelqu’un qui refuse sa nationalité, son pays, son identité pour embrasser je ne sais quoi, cela me fait réfléchir. Il faut bien savoir d’où l’on vient. 

En 2019, lors de la sixième Biennale de Lubumbashi, vous avez proposé « La Femme sur le marché pirate ». Quel a été l’élément déclencheur ?

Sarah Mukadi : Ce spectacle parle du courage de ces femmes, qui ne vont cependant pas jusqu’au bout. Ces femmes doivent vendre des produits au marché pour nourrir leur famille, mais l’Etat rend leur tâche très difficile. Elles doivent notamment s’acquitter d’une caution très onéreuse.

J’avais aussi vu un jour une femme qu’un policier frappait, parce qu’elle n’avait pas payé sa caution, dans le centre-ville, près de la poste. Le policier a sauté sur la marchandise de la vendeuse, et l’a piétinée. La femme était totalement désespérée.

Beaucoup d’hommes sont au chômage ici, et leurs épouses les aident généralement. Ces femmes se font chasser, dénuder, frapper, violer, constamment humilier. Elles ne parviennent malheureusement pas à se défendre, contrairement aux femmes katangaises qui ont donné leur nom à l’avenue dont je parlais.

Vous avez participé à plusieurs festivals. Quel rôle ont-ils joué pour vous ?

Sarah Mukadi : Oui, en effet, à la Biennale, ou au Festival Bya Ma Ngoma à Lubumbashi, ou au CIF de Goma, un festival de cinéma où j’ai pu obtenir un prix. Ces festivals m’ont beaucoup aidée, à me rendre plus visible et à faire la promotion de mon travail.

Vos spectacles plaisent-ils également à un public moins habitué à ce genre de performances ?

Sarah Mukadi : Oui, en général, sauf certains qui restent indifférents. La plupart ont été touchés et parviennent à comprendre ce que je veux exprimer.

En 2020, vous avez présenté un nouveau spectacle, « La Katangaise ».

Sarah Mukadi : Il s’inscrit dans le sillage des précédents, avec cette même démarche de révéler à la femme congolaise ses capacités, ses devoirs et ses possibilités. Je veux dire à la femme congolaise que l’histoire est là et qu’elle ne doit pas l’oublier, qu’elle doit se donner les moyens d’améliorer son futur.

Sur quel projet travaillez-vous actuellement ?

Sarah Mukadi : Il s’agit de « Kongo… Congo », un spectacle sur l’histoire des deux Congos, celui avec un K et celui avec un C, et comment on se place entre les deux.

Propos recueillis à Lubumbashi

Zoom

Une expérience au cinéma

Vous avez aussi interprété le premier rôle dans le film « Matata » de Petna Ndaliko Katondolo. Quels souvenirs en gardez-vous ?

Sarah Mukadi : Je n’avais jamais joué dans un film jusque-là, et cela m’a beaucoup surpris qu’on puisse me choisir comme actrice principale.

Le tournage n’a honnêtement pas toujours été agréable, je devais parfois rester très tard, alors que je devais rentrer à la maison. Une fois, nous sommes allés dans une grotte à Goma, et il faisait très froid et humide. Je me sentais très mal à l’aise. C’était la grotte d’un ancien volcan, et j’ai même dit à Petna qu’il devait trouver une autre actrice.

J’ai finalement pris mon courage à deux mains, et on a tourné. Le tournage d’un film peut être très fatigant, surtout pour une première fois.

Matthias Turcaud

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