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Films / République centrafricaine

CAMILLE de Boris Lojkine, un bouleversant témoignage de la vie de la jeune photographe

Les destins mêlés d’un pays en feu, d’une profession remise en question, et d’une individualité idéaliste

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Après Hope en 2015, Boris Lojkine confirme son attrait pour l’Afrique et sa dure réalité. 

Racontant le destin tragique de Camille Lepage, journaliste de guerre tuée en Centrafrique en 2015, Camille est avant tout un témoignage. Témoignage de l’ultra-violence endurée au quotidien par la population centrafricaine. Témoignage des paradoxes et des dilemmes des journalistes de guerre. Témoignage surtout de ce que fut la vie de la jeune photographe, et de l’idéal qu’elle portait. Ces trois témoignages mêlés créent une oeuvre dense, compacte, parfois brouillonne, mais extrêmement touchante.

Le mérite de Camille, c’est d’abord de remettre la lumière sur la guerre qui a déchiré la Centrafrique. Alors que cette dernière avait toujours eu en France un écho journalistique, factuel, Lojkine rompt la distance émotionnelle qui a pu s’installer. Il choisit de montrer l’horreur, de montrer le sang, il illustre son propos. Au risque parfois, il est vrai, de perdre son public entre images d’archives et images de fictions.

Toujours est-il que le parti pris d’introduire du réel dans la fiction, de décloisonner ces deux mondes laisse transparaître une sincérité assez singulière. Le spectateur entre dans la peau du reporter, devient témoin, contraint d’assister à des massacres, impuissant face à l’horreur. Il se retrouve finalement dans le rôle du photographe de guerre décrit par le collègue plus chevronné de Camille Lepage, impuissant, si proche et en même temps si loin du sujet.

Car en montrant l’horreur de la guerre, Boris Lojkine parvient à questionner l’essence même de la profession du photojournaliste. Quel lien doit-il avoir avec son sujet ? Est-il justement un simple témoin ? A-t-il une mission particulière, autre que ce devoir de témoignage ? Doit-il chercher à comprendre ceux qu’il photographie, à rencontrer l’homme derrière les faits, même lorsque ceux-ci dépassent la limite du rationnel ?

L’ode à l’humanisme et au pacifisme contraste violemment avec la dureté du réel, et vire parfois à la fable bienséante quand la jeune femme, nouvelle venue, plaide avec passion et assurance pour un apaisement illusoire. Mais il s’agit là d’un reflet de ce que fut Camille, jeune idéaliste, qui finira par voir ses élans brusquement brisés par les balles des Sélékas. Dès lors, Camille Lepage n’est plus une simple observatrice. Elle embrasse le destin de ceux qui vivent un conflit plutôt que de le regarder. Elle devient actrice.

Les deux visages de la Centrafrique, les deux visages de Boris Lojkine

Si ce film est l’histoire d’un parcours initiatique, son cadre est tout aussi central que le propos. Boris Lojkine prend le temps, alors qu’il représente l’ultra-violence, de poser sa caméra sur le décor qui l’entoure. C’est ce qui donne toute sa profondeur à ce long-métrage, le calme presque impassible de la nature, indifférente à la folie des hommes. C’est aussi le signe d’un film définitivement à double tranchant.

Empreint d’une grande sagesse par séquence, à renfort de plans élargis, appuyé par une photographie très riche. Et en même temps, profondément dénué de prise de recul. Ce paradoxe apparait de manière particulièrement marquante lorsque l’on observe les images du raid mené par les anti-balakas.

La jeune photographe évolue dans ce groupe qui accumule les massacres, et elle prend progressivement ses marques, trouve sa place, se pose même la question de leur humanité, quand ils ne répondent que par des exactions. Pourtant, ce que l’on retient de ces derniers, ce sont avant tout les images sublimes de leurs poursuites dans les champs, et leur joie communicative lorsqu’ils se camouflent. Comme si tout cela n’était qu’un jeu.

Finalement, Boris Lojkine jongle sans répit de la première à la dernière minute entre ces deux penchants, mais le fait avec talent. Il signe un film à l’image de son personnage. Total, tiraillé par ses incohérences, mais extrêmement riche.

Zoom

L’interprétation bouleversante de Nina Meurisse

Sous les traits de Nina Meurisse, la photographe est plus, elle s’engage, rencontre, combat même.

Elle porte des jugements, se permet de donner de sa personne au-delà de sa fonction, défend un idéal.

Cette vision totalisante est parfois ce qui dérange dans ce film, qui pâtit par moment de son manque de recul.

Mathis Bué

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