Documentaires / Niger

L'ARBRE SANS FRUIT, une douleur de femme racontée par une femme

Les Films du Balibari / Maggia Images Le cinéma comme terrain de lutte

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La cinéaste nigérienne Aïcha Macky a livré avec L'Arbre sans fruit un film puissant et nécessaire sur des femmes mises au ban de la société parce qu'elles ne peuvent procréer.

Sorti en 2016, le film L'Arbre sans fruit d'Aïcha Macky a glané de nombreux prix : du prix du documentaire à l'African Movie Academy Awards au Premier prix du Festival du documentaire arabe-africain de Zagora. Le film a également été remarqué au Festicab, au Fespaco et au Festival international du Film de Femmes de Salé. C'est donc à juste titre que la critique reconnaît dans ce film une "magnifique maturité".

L'Arbre sans fruit narre l'histoire personnelle d'Aïcha Macky qui s'est donc inspirée de sa propre vie. D'ailleurs le personnage principal qui s'appelle aussi Aïcha n'est autre que la réalisatrice elle-même. Le film raconte le parcours d'Aïcha, une femme stérile dans un monde où la considération de la femme n'est généralement basée que sur sa capacité à procréer. Aïcha Macky rencontre des femmes qui se trouvent dans la même situation qu'elle.

Le film touche juste et se distingue par une mise en scène délicate et sensible. Aïcha Macky y adopte la bonne distance. La structuration du récit s'avère également inspirée. Avec des séquences où les panoramiques sur la ville s'intercalent, la réalisatrice transmet au spectateur le sentiment d'être plongé au cœur d'un sujet qui ne peut se résoudre qu'en se socialisant mutuellement. Et de ce fait, le film accorde de l'intérêt non seulement aux femmes, mais à toute une communauté. On le voit bien avec la séquence du témoignage d'une femme martyrisée à tort par la famille de son mari qui la croyait stérile, mais qui, par surprise, se heurte à l'aveu de leur fils qui leur confesse que la stérilité vient de lui et que son épouse n'y ait pour rien. L'Arbre sans fruit traite le sujet dans sa complexité, il laisse entrevoir dans sa première approche que le problème peut toucher tout le monde sans exception.

Évidemment, l'histoire se passe dans une société en prise aux devoirs moraux et aux usages coutumiers. On remarque cela dans plusieurs séquences qui affichent en gros plan devant l'écran une femme, chaque fois différente, en train de se couvrir la tête ou le visage avec une burqa. Un clin d'œil, donc, à une société patriarcale où seule la loi, celle de l'homme (au sens masculin), définit la ligne de conduite pour les femmes. C'est en soi une revendication et un appel à la liberté et l'émancipation totale de cette femme injustement soumise aux exigences sociales : c'est la seconde approche de la réalisatrice. Dans le film, les instants de port du burqa deviennent des moments de monologues intérieurs pour chacune de ces femmes. On constate qu'Aïcha Macky veut, par ses séquences répétitives, rappeler à la femme que, là où la loi la contraint à une vie définie, peut en fait se trouver une force pour son expression propre.

L'Arbre sans fruit rend leurs voix à celles à qui on l'avait injustement enlevée, en captant leurs confidences. Ces femmes se sentent démunies. Elles se confient en cachette, et un malaise s'installe se faisant, puisque, stériles, ces femmes pleurent en silence. Elles pleurent à la fois à cause de leurs voix qu'elle ne peuvent faire entendre, à cause d'un monde qui ne les comprend jamais, à cause de l'image que leur société se fait d'elle, à savoir celles de procréatrices sans lendemain. Elles pleurent aussi à cause de ce manque de bonheur dont les enfants constituent les seuls gages, elles pleurent dans leu silence amer et elles ne peuvent que pleurer à côté de celles qui les comprennent : d'autres femmes. Elles étalent leurs amertumes aux ondes radio qui ne peuvent que cacher leur visage comme une burqa, car la radio devient, désespérément, le lieu de leur libre expression et de leurs peines qu'elles dévoilent.

Cinéaste, Aïcha Macky se sert du cinéma comme d'un outil de changement et d'un terrain de lutte pour la cause de la femme dans une société qui ne peut l'écouter. Les nombreuses références, dans plusieurs séquences, aux émissions de radio témoignent de son souhait fervent de relayer le plus possible la cause de la femme. Une aspiration qui veut que la parole des femmes ne soit pas voilée comme sa tête recouverte du burqa. Un appel à la responsabilité des médias qui sont censés être des porte-voix dans la société.

Les nombreuses références aux générations passées à travers l'entrée en scène des personnages des vieilles femmes, des femmes avancées en âge voire l'évocation de sa défunte mère sont synonymes du niveau d'ancrage coutumier de certaines pratiques dans la société durant plusieurs générations. Une manière de dire à la femme "Regarde ! Si on ne s'élève pas, nos filles connaîtront la même chose."

De l'histoire des femmes stériles, Aïcha Macky, au travers de son autoportrait incarné par le personnage d'Aïcha, arrive à porter les voix des femmes dans sa société et à montrer que la femme ne peut se réduire à un être sans essence, essence au sens de Jean-Paul Sartre. D'où l'expression de force qui termine ce film où Aïcha décide de regarder autrement sa condition en se levant en tant qu'actrice de sa propre vie et moteur du changement de sa société sans se réduire simplement à un arbre qui doit porter des fruits.

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Lever les voiles

Sociologue se qualifiant elle-même de "socioréalisatrice", Aïcha Macky fait du cinéma un espace d'expression et d'apprentissage de masse.

Comme elle le dira elle-même dans l'une des interviews donnée à l'Institut français, Aïcha Macky "ne cherche jamais des thématiques loin de son environnement". Sa démarche est de mettre à l'écran les problèmes qui sont de l'ordre de son quotidien.

Elle s'investit donc à "lever les voiles" et à enseigner à son public, car à côté du cinéma Aïcha Macky est enseignante à l'Institut de Formation en Technique de l'Information et de la Communication de Niamey. C'est dire que le cinéma constitue, pour elle, un autre cadre d'expression et d'instruction de masse. Bref, un canal.

Israël Nzila Mfumu

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