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Romans / Mozambique

MUNDO GRAVE de Pedro Pereira Lopes

Imprensa Nacional - Casa da Moeda Pedro Pereira Lopes s’est vu décerner le Prix Littéraire INCM-Imprensa Nacional / Eugénio Lisboa en 2017 pour son roman intitulé Mundo grave (1).

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Pedro Pereira Lopes n’est pas un inconnu puisque dès 2012, il publiait des livres pour enfants.

Mais la distinction dont nous parlons est motivée par autre chose ; elle récompense un jeune écrivain africain de langue portugaise - il est né en 1987 dans la province de Zambèzie - dont les qualités novatrices en matière d’écriture ont été reconnues par le jury.

De fait, la typographie employée retient au moins autant l’attention que l’histoire racontée, laquelle décrit le cheminement de la police dans la recherche d’un criminel. Commençons par là.

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Costley Liyongo est appelé en urgence pour élucider le meurtre d’une jeune prostituée, prénommée Shonga, dans le quartier chaud de la capitale. Azevedo Marroquim, un de ses clients attitrés, est fou d’elle. Il lui propose le mariage mais elle en écarte l’idée, prétextant qu’elle doit prendre en charge ses sœurs et sa mère abandonnée depuis longtemps par son père et que « c’est (son) destin » (p 40). Cette dernière vivait déjà de ses charmes ; tout naturellement, elle a suivi le même chemin. Rapidement, elle se fait une clientèle et des amies, elles aussi prostituées. Parmi elles, Sheila et Vuiazi. Elles reçoivent les hommes dans le même immeuble et dans des chambres contiguës. Cela permet à chacune d’identifier ceux qui fréquentent l’endroit.

Costley Liyongo, « investigator spécial » (inspecteur de la PIC - Police de la recherche criminelle) est appelé par Hosseini Saifd, son directeur hiérarchique, pour mener l’enquête. Il relève les noms de cinq habitués qui se sont rendus chez la victime juste avant sa mort et les communique à Azevedo.

Celui-ci veut absolument venger celle qu’il aimait. Le meilleur moyen d’y parvenir est d'éliminer ces suspects les uns après les autres. Ce qu'il fait méthodiquement. En fin de comptes, Sheila avoue au justicier qu’elle est l’auteure du crime : elle vivait avec Azevedo avant qu’il ne rencontre Shonga, laquelle est finalement parvenue à le conquérir. Elle a mal vécu cette rupture et a décidé de se venger. Cette confession fait sourire Azevedo car « il avait trouvé l’assassin (…). Il avait tué pour rien. C’est elle qui était la cause de toutes ces folies » (p 169).

Parallèlement, Costley rumine une autre vengeance, personnelle celle-là. Son épouse et ses enfants ont été assassinés. Il considère que le commandant Gramane est responsable car il n’a pas assuré leur protection (p 192). Il lui tire une balle dans la tête alors qu’il est dans sa voiture et tente de maquiller le crime en suicide en précipitant le véhicule dans la mer. Une fois le cadavre retrouvé, Hosseini Saif, le directeur général, comprend qu’Azevedo est le meurtrier de Gramane mais décide de clore l’enquête sous quinze jours vu les qualités professionnelles de l’investigateur.

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Voici donc un roman policier écrit par un auteur africain. La chose n’est pas nouvelle. Dès 2003, Eduardo Agualusa fait paraître "La saison des Fous", puis trois ans plus tard "Le marchand de Passés". En 2007, il publie "La guerre des Anges" et en 2020, "Os vivos e os Outros". La période est propice au roman policier sur le continent : le festival Polar à Dakar est organisé en février 2000 et quatre ans plus tard se tenait à Bamako une autre manifestation "Lire en fête au Mali" dans laquelle le polar tenait une large place. P. P. Lopes s’inscrit donc dans un courant déjà existant (2). Un courant qui fut longtemps relégué au second plan (à l’image du roman populaire tel celui défendu par Paul de Kock, Gaboriau, Frédéric Soulié, Eugène Sue ou plus récemment par Simenon) et perçu comme divertissement par le public lettré ou les gens de lettres. Rétrospectivement, on constate cependant la nouveauté du phénomène par rapport à la production romanesque africaine antérieure.

La rupture est sensible aussi bien sur le fond que sur la forme. Le roman qui nous occupe ne relaie en aucune façon les stéréotypes thématiques qu’on trouve sous la plume d’auteurs « classiques » de la génération précédente comme Ousmane Socé ou Jean Malonga qui décrivent les discriminations raciales entre l’homme noir et la femme blanche. Ici, pas l’ombre d’une polémique contre la colonisation. Rien sur le conflit des générations et plus largement sur les relations tumultueuses entre traditions ancrées dans un passé immémorial et moeurs modernes.

Cela suscite un nouveau mode de lecture et d’écriture. Il ne s’agit plus de découvrir « l’âme » africaine (si tant est que le mot ait un sens), ni les valeurs morales défendues par les Anciens représentant une société bien définie, ni la beauté imposante de certains sites (encore que P. P. Lopes note la majesté des couleurs sur la plage au crépuscule) ; la dimension religieuse, éthique ou ethnographique est ici négligée au seul profit de l’intrigue. Ce qui corrobore la remarque de Borgès selon lequel « le roman policier crée un type spécial de lecteurs » (3).

D’une part, et contrairement aux œuvres antérieures, le narrateur n’est pas absent de l’histoire racontée ; ici, il intervient à plusieurs reprises pour prévenir le lecteur qu’il est maître de la narration car « ( il) peut, comme les dieux, augurer le futur » (p 22) ou bien qu’il ne peut traduire les propos bredouillés par la femme de Takaati (un client de Shonga) avant qu’Azevedo ne la pousse et qu’elle perde la vie dans sa chute (p 111) ou encore quand il se rend compte qu’il fait appel fréquemment au flashback mais qu’en ce point du récit, cette technique s’avère inutile (p 140). Le narrateur est donc en permanence en position d’observateur tant vis-à-vis de ses personnages que vis-à-vis de la manière dont il écrit l’histoire qu’il est en train de composer.

Sauf pour la dernière, ses interventions sont placées entre parenthèses, ce qui marque un arrêt dans le déroulement de l’action en même temps qu’une interpellation du lecteur par l’auteur. Ce choix autodiégétique (G. Genette), clairement affirmé par ce processus typographique, est aussi révélateur d’une écriture qui se démarque de celle de ses prédécesseurs.

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On peut considérer que la forme donnée à ce récit est motivée par la volonté chez l’auteur de retrouver la dynamique du conte oral traditionnel tel qu’il est énoncé par une aïeule à ses petits-enfants pour les distraire autant que pour les éduquer moralement. D’où le nombre important de dialogues entre les personnages. D’où, aussi, l’absence de majuscules, non seulement après un point - y compris ceux d’interrogation ou d’exclamation – mais également pour un nom propre, qu’il désigne une personne ou un lieu géographique. C’est que l’un comme l’autre ne se distinguent pas, au niveau oral, des autres mots prononcés.

Il y a là un domaine à explorer dans un livre qui fera date.

(1) Pedro Pereira Lopes : Mundo Grave : Imprensa Nacional - Casa da Moeda - Lisboa - 2018 - 254 pages.

(2) Le polar africain prend naissance avec l’écrivain nigérian Kole Omotoso intitulé Fella’s Choise (1974), deux ans plus tard, Jean-Pierre Dikolo introduit le polar dans le champ littéraire de l’Afrique francophone avec Machines à découdre (1976). Depuis, bon nombre d’auteurs ont emprunté cette voie...

(3) J. L. Borgès : Le roman policier in Conférences -Gallimard - 1985 - p 189.

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Une distribution spatiale du texte sur la page novatrice

De manière générale, le point est peu utilisé et ne conclut pas une phrase mais un chapitre entier.

C’est que celui-ci n’est pas une suite finie de phrases ; c’est plutôt un bloc infra-textuel ayant sa raison d’être dans un ensemble plus vaste qui lui donne sens et valeur, soit le récit lui-même compris comme totalité se suffisant à elle-même sur le plan de la signification de l’histoire narrée.

L’économie du point au sein du chapitre n’est pas une trouvaille à proprement parler : les tenants du Nouveau Roman tel Robert Pinget dans Cette Voix (1975) l’avaient déjà mise en pratique.

Ici comme là, le but paraît identique : on a affaire à un oralisation du discours écrit mettant en valeur les ressources sémantiques du parler. Tout se passe donc comme si le récit était lu ou émis vocalement par un émetteur qui informerait ses auditeurs de la série criminelle engagée par le protagoniste et de l’issue de cette vengeance folle.

Voilà pourquoi priorité est donnée au dialogue et à la référence à la pensée intérieure d’Azevedo.

Pierrette et Gérard Chalendar

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