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Romans / Maroc

Ni langue ni pays de Leila Houari interroge sur l'identité et l'origine

L'Harmattan « Qu'en est-il de cette langue que j'ai faite mienne aujourd'hui ? Suis-je sienne pour autant ? La langue de ma mère, je l'ai égarée en traversant la rive, elle gît quelque part au fond de la Méditerranée. »

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Ecrivaine belgo-marocaine, Leila Houari nous interroge ici sur l'identité et l'origine, les trajectoires mouvementées de migrants pris entre différents pays, à la faveur d'une structure fragmentée non avare en silences et de micro-récits séquencés à forte dimension autobiographique.

La question épineuse de l'identité avait déjà été abordée par l'autrice dès son premier ouvrage Zeida de nulle part (1985), au titre très éloquent, mais semble ainsi toujours la hanter bien des années après... On retrouve d'ailleurs explicitement cette expression :

« Nulle part est mon port d'attache, mon pays, ma ville, mon quartier. »

La double-nationalité semble vouer à un éternel entre-deux, et Leila Houari est d'ailleurs souvent évoquée en exemple dans les travaux de recherche sur le multi-culturalisme ou l'immigration : par Touria Khannous dans l'article « The Beur Woman as Postcolonial Fugitive in France », paru dans l'ouvrage collectif Multiculturalism and Hybridity in African Literatures ou encore dans Colonizer and Colonized de Theo d'Haen et Patricia Krüs.

« Une vraie petite fille. Je vais encore chercher mes phrases, en arabe, en français, perdue, confuse, mes paroles seront vacillantes, hésitantes, je vais trébucher sur les mots, tout mélanger, mal à l'aise, je ne pourrai rien affirmer, une fois de plus... »

Ainsi que : « Je ne suis pas une vraie bilingue. Je ne connais pas ma langue maternelle, j'utilise mon bilangage (en italique dans le texte). Normal que je ne sois pas toujours comprise. Ni d'un côté ni de l'autre. »

Et puis : « (…) mon pays est ici un jour, ailleurs un autre »

Les souvenirs se succèdent de manière non chronologique, ponctués de pages blanches et d'astérisques. S'y mêlent une réflexion sur les passerelles entre les langues, de l'arabe au flamand en passant par le français ; la question des frontières, des espaces et des échanges, et de ce rêve de pouvoir avoir « des visas d'accès jusqu'au tréfonds de la toundra ».

Leila-Houari

On passe de Bruxelles à Paris ; il est beaucoup question aussi de transmission via la présence de l'école et différentes méthodes pédagogiques. Celle de M. Gyps, professeur de sport, est rude mais efficace : pour apprendre à nager, les élèves doivent se jeter à l'eau puis s'en sortir d'eux-mêmes. Puis, d'une génération à une autre, qu'enseigner à ses enfants ?

Ambitieuse, l'autrice semble vouloir embrasser le monde, ce qu'elle appelle, à plusieurs reprises, « l'infiniment grand » : 

« … Charm el-Cheikh, Casablanca, Paris, Bamako, Ouagadougou, Bruxelles, Bagdad... Kaboul... certaines villes vivent l'horreur au quotidien. »

Les attentats de 2015 - à Charlie Hebdo et au Bataclan - comme le parcours du combattant à Pôle Emploi malgré des années d'expérience en animation socio-culturelle ont raison, souvent, du moral de la narratrice Fatima.

La structure chaotique est ici vectrice de sens, et sert à exprimer la désorientation devant un monde difficile à cerner et à saisir, comme la multiplicité des enjeux et des thèmes qui colonisent unanimement un cerveau agité – la narratrice déclare même « Ghadi ntartaq » en arabe, qui veut dire « je vais exploser » ! La chronologie malmenée, quant à elle, épouse le fil d'une pensée qu'on déroule comme une « bobine » et faisant l'objet, aussi, de sortes de monologues intérieurs rythmés de points suspensifs.

Les phrases sont brèves et sèches : sans opulence et réduites souvent à leur strict minimum - sujet, verbe, complément ; voire sous forme nominale -, mais pas rarement exemptes de poésie, d'un lyrisme aussi simple que touchant :

« Elle tourne et retourne plusieurs fois les pages de sa vie jusqu'au bout de sa nuit. »

D'une séance de thérapie initiale au moment présent en passant par l'école, l'écriture apparaît même nécessaire pour compenser et panser les blessures du monde et le chaos ambiant.

« Tu surfes sur le net, tu constates que rien ne va plus dans ce foutu monde. Tu auras beau faire ton tri sélectif, manger bio, boire bio, sache que cela n'empêchera pas le pire d'arriver. »

Semblables à un fil d'Ariane, ce sont des mots qui guident la narratrice dans sa recherche. Ce peuvent être ceux d'autrui comme les siens propres : les mots de Brel non cité, Darwich évoqué par son prénom « Mahmoud » ou ceux d'Aziz, un jeune défavorisé d'un quartier pauvre avec lequel elle a travaillé dans une association avant de le perdre de vue. Non sectaire, Leila Houari dé-hiérarchise.

« Ce langage que j'aime prend des allures de large manteau protecteur. Peu importe la langue pourvu qu'elle me couvre de son chant à nul autre pareil. »

Ces mots cependant sont à double-tranchant. Manipulables, ils peuvent s'assujettir aux intérêts douteux des hommes cupides ; instiller aussi des maux préoccupants.

« Blanche, les mots n'ont pas d'innocence, tu le sais très bien, derrière chacun d'eux se love le sens caché, l'inconscient travaille... (…) De simples mots ont lézardé ma quiétude pour me ramener... l'écho d'une autre voix, une autre langue me parvint en fondu enchaîné, elle se mélangeait à la première... »

Corrélative à cette pensée vient s'ajouter celle, fatale, sur les limites du langage : « N'y avait-il que les mots pour exprimer ce qu'elle ressent ? Lesquels ? »

Et aussi : « Je voudrais lui dire que c'est elle ma langue, que je l'accepte avec ses joies, ses peines, ses larmes » ou comment dire l'affection qu'on porte à celle qui nous a donné le jour...

Restes que l'écrivaine s'accroche encore à eux, et le nombre de ses écrits non négligeable – de la pièce de théâtre Les Cases Basses (1993) au recueil de nouvelles Le Chagrin de Marie-Louise (2009) en passant par le Poème fleuve pour noyer le temps présent (1995) – en atteste. Le changement, fréquent, de genre marque en même temps la continuation d'une recherche.

Zoom

Leïla lève le voile sur ses secrets de cuisine

Leila Houari est aussi cuisinière au restaurant A la Vierge de la Réunion à Paris 20ème, elle y organise des cours de cuisine.

Ses cours de cuisine durent entre 1 et 3 heures, pendant lesquels elle dévoile ses secrets, trucs et astuces.

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Elle a écrit Cuisine intérieure, paru en 2014 à L'Harmattan, où elle revient sur les sensations gustatives de son enfance : une corne de gazelle « Koulchi dial dar » - ou faite maison, « (…) une clémentine au miel, (…) un thé à la menthe fraîche, (…) une galette de semoule au beurre » - Rosie Gankey, Causette.fr.

Ni langue ni pays, en plus d'évoquer une certaine boulimie de la narratrice pour compenser ses soucis, contient aussi une recette de tarte de pommes.

Matthias Turcaud

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