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Films / Mali

LADJ LY, un premier long-métrage en forme d’aboutissement

Un film fresque sur la vie de ces misérables modernes.

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Les Misérables était l’une des sorties les plus attendues de 2019. 

D’une part du fait du grand bruit qu’à occasionné sa projection au festival de Cannes en mai 2019, généré par un accueil enthousiaste et unanime des observateurs présents. D’autre part car il s’agit du premier long-métrage de fiction de Ladj Ly, un réalisateur né au Mali qui occupe une place toute particulière dans le paysage du cinéma français.

Les Misérables semble être avant tout pour Ladj Ly l’oeuvre de la maturité. D’abord parce qu’elle place pour la première fois ce dernier seul aux commandes d’un long-métrage, mais surtout car elle marque son entrée dans la fiction, lui qui avait toujours préféré le documentaire.

Ladj-Ly-c-Renaud-Konopnicki

Né au Mali, Ladj Ly a grandi dans un famille modeste avec une mère au foyer et un père éboueur. A l’âge de 3 ans, il arrive dans la Cité des Bosquets à Montfermeil, en Seine-Saint-Denis.

Il faut souligner la maîtrise qui habite la mise en scène de ce film, de la première à la dernière minute. Dans un contexte où les protagonistes s’agitent en permanence, où l’ordre semble être un idéal inatteignable, où toutes les passions sont exacerbées, le contraste est saisissant avec la lucidité de la caméra.

Lorsque la violence est à son paroxysme, dans la scène finale, c’est la caméra qui ordonne, tente de faire sens, assigne son rôle à chacun. C’est d’ailleurs une manière d’interpréter la fin du film, cet écran noir, symbole de la rupture d’un équilibre incertain, témoin de l’incapacité d’expliquer lorsque certaines limites sont franchies.

Ainsi, la richesse du regard de Ladj Ly semble être sa capacité à introduire du documentaire dans la fiction, par le regard qu’il porte sur les personnages. Là ou ses propres documentaires se démarquaient par leur folie, composés de rushs mis bout à bout, son long-métrage témoigne avec force et sagesse du chaos qui menace ces quartiers.

Engagé sans prendre parti

Le titre est évocateur, et annonce d’emblée le ton du film. Ici, l’on va parler de la situation de ceux qui sont laissés pour compte, l’on entend dépeindre de manière enfin objective et juste la situation actuelle d’une réalité parfois évoquée, mais le plus souvent caricaturée, instrumentalisée. Ambitieux projet, traité avec un recul certain, on découvre une fresque de la vie de ces misérables modernes.

Mais ces misérables justement, qui sont-ils ? Pento, le flic honnête, jeté dans un service corrompu, qui découvre que le vice n’est pas toujours du mauvais côté de la loi ? Chris et Djebril bacqueux caïds, qui tentent désespérément de s’ériger en derniers remparts contre l’anarchie ambiante, quitte à devenir étranger dans leur propre quartier, à en perdre leur humanité et leur morale ? Issa et les « moustiques » du quartier, prisonniers d’un quotidien morne, triste, et victimes d’abus policiers répétés, allant du contrôle musclé à la bavure policière ? Le Maire, qui sent progressivement le contrôle de son propre quartier lui échapper progressivement, inévitablement ?

La force du film, c’est bien de soulever ces questions, sa singularité celle de ne pas y apporter de réponse ou d’interprétation manichéenne. Porté par des performances d’acteur remarquables, à l’image de Damien Bonnard, très juste dans le rôle de Pento, et d’Alexis Manenti (Chris), habité d’une rage poignante, Les Misérables met en exergue la complexité des relations humaines dans les banlieues, la conflictualité ininterrompue des rapports, et l’engrenage tragique qui en découle.

Ce parti pris en forme de points de suspension est assumé, et certains pourront regretter l’absence d’une prise de position claire, symptôme d’une trop grande timidité pour un sujet si brûlant. Mais il faut à mon sens saluer justement ce choix, symbole d’une grande maitrise du sujet, et pierre angulaire d’une fiction qui se mue en film fresque.

Les Misérables fait écho à une oeuvre picturale, dépeignant une situation, illustrant des personnes, parties prenantes d’un tout, d’un écosystème, victimes presque autant qu’actrices de ce dernier. Au milieu des hommes qui s’agitent, le réalisateur, et sa caméra.

Ce film fresque semble finalement être un génial prolongement de la composition géante réalisée en 2017 par l’artiste JR et l’inévitable Ladj Ly. A Montfermeil, dans la cité des Bosquets, déjà. Cette petite ville du 93 avait déjà son roman, écrit par Victor Hugo, et sa fresque picturale monumentale. Elle a désormais son film.

Zoom

Un film banlieue, vraiment ?

La mouvance du film banlieue a la particularité de ne pas être parfaitement uniforme, au point que l’on puisse se demander si la formulation a vraiment lieu d’être.

Toujours est-il qu’il est difficile de classer Les Misérables. On est là loin de la rage destructrice de La Haine, même si l’on y retrouve la mécanique d’engrenage, qui s’exprime à travers le contraste entre la scène de liesse et d’unité qui ouvre le film, et celle de chaos qui le clôt.

Le film n’est pas non plus un relais de la fracture sociale qui existe avec l’extérieur, comme L’esquive, ou plus récemment Tout ce qui brille, avaient pu l’être.

Il ne se fait pas non plus relais du message d’espoir entrevu dans Banlieusards (Kery James et Leïla Sy) et A voix haute, co-réalisé justement par Ladj Ly. Ce n’est pas là le propos.

Mathis Bué

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