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Films / Madagascar

HAINGOSOA, 1000 km pour payer la scolarité de sa fille

Pitchaya Films Haingo, jeune mère du sud de Madagascar, traverse le pays pour tenter sa chance dans une compagnie de danse de la capitale.

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Édouard Joubeaud connaît sa première expérience de cinéma sur Jacquot de Nantes d’Agnès Varda, film dans lequel il interprète le rôle de Jacques Demy enfant.

Il réalise par la suite des œuvres documentaires à Madagascar (Mavokely, Les charbonniers) et produit des créations scéniques en collaboration avec des auteurs de la diaspora malgache telles que Le Prophète et le Président de Raharimanana en 2005.

En 2007, il se rapproche de l’UNESCO et prend la direction éditoriale de Femmes dans l’histoire de l’Afrique. Primé en 2014 par ONU Femmes, ce programme vise à mettre en lumière, à travers des bandes dessinées et des films, le rôle de figures féminines dans l’histoire du continent.

En 2018, inspiré par l’univers d’une famille du sud de Madagascar, il réalise son premier long métrage, Haingosoa.

Haingosoa est un film tourné à Madagascar, entièrement en malgache, et pourtant tu es français. Comment t’est venue l’idée ?

Édouard Joubeaud : En 2010, en mission à Tuléar, dans le Sud de Madagascar, je rencontre la famille de Remanindry, musicien tandroy de renommée internationale. Je suis ébloui par le charisme de ce patriarche, par son univers et sa famille aussi talentueuse que soudée.

Je suis également intrigué par Haingo, sa fille cadette, jeune adolescente au regard furtif. Au fil des ans, j’apprends à mieux connaître Haingo, que je découvre, en 2015 alors qu’elle a 20 ans, mère d’une toute jeune enfant : Marina. La veille de mon départ, elle me révèle sa fêlure intime : l’épreuve d’être tombée enceinte à 16 ans, la frustration de ne pas parvenir à payer la scolarité de sa fille et surtout, l’humiliation d’avoir été rejetée par le père de Marina, son fiancé d’alors, aux tous premiers mois de sa grossesse.

Je l’écoute, tente de la comprendre et lui propose d’en faire le point de départ d’un film, film qui serait le nôtre. L’histoire d’une revanche sur la vie, un moyen d’envisager d’autres horizons. Il s’agit donc d’une fiction qui prend sa source dans le quotidien de cette fille-mère, dans son désir de s’émanciper d’un passé douloureux et de regagner ainsi sa fierté perdue.

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Cet espace créé entre la réalité et la fiction est l’une des forces du film. On plonge dans un univers bien palpable. Comment as-tu construit l’histoire à partir de ce point de départ ?

Édouard Joubeaud : La première partie du film est tournée à Tuléar, ville côtière du Sud de Madagascar. Elle constitue l’exposition du film et s’appuie volontairement sur le quotidien d’Haingo : sa famille, ses difficultés personnelles, l’atmosphère de la ville. 

La seconde partie du film se déroule à Tananarive, capitale de Madagascar située à 1000 km au nord. Elle raconte le risque que prend Haingo pour s’émanciper, la trame fictionnelle à travers laquelle elle cherche à renaître. Cette trame s’appuie bien entendu sur la réalité socioculturelle du pays mais se nourrit surtout de fiction : c’est là que l’histoire se déploie.

Le film joue donc volontairement avec le réel, pour donner de l’authenticité au récit et pour plonger dans l’univers d’individus dont l’histoire est finalement assez universelle.

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Tous les personnages du film jouent donc leur propre rôle ?

Édouard Joubeaud : Pas vraiment, ils incarnent plutôt une vision alternative de leur être avec comme point d’ancrage - pour le récit -, l’aspiration profonde d’Haingo à une vie meilleure. Presque tous les personnages viennent du réel, portent le même nom, sont souvent filmés dans leur environnement propre.

Néanmoins, le film joue avec cela : il exacerbe certains traits de caractère pour tendre le récit (Donné, le chef de compagnie joue son propre rôle mais n’est en réalité pas un chef tyrannique) ; il s’appuie également sur le réel pour créer de l’authenticité ; il tire parti des complicités déjà existantes (Fara est en réalité la belle-sœur d’Haingo et non sa cousine, elles sont très proches au quotidien).

Tu parles d’approche documentaire. Ne s’agit-il pas plutôt d’un dispositif d’écriture et de mise en scène ?

Édouard Joubeaud : Absolument. Ces êtres hauts en couleur, qui sont des amis pour la plupart, constituent une source d’inspiration remarquable. L’histoire est née non seulement d’Haingo mais également de rencontres déterminantes que j’ai faites à Madagascar ces dernières années.

Au niveau de la mise en scène, ce dispositif permet aux acteurs - qui sont donc tous amateurs - d’avoir à leur disposition des leviers émotionnels reliés à leur propre histoire. Ils peuvent ainsi les actionner pour nourrir le jeu (Haingo cherche réellement à subvenir aux besoins de sa fille ; Donné a des difficultés avec sa compagnie ; Dimison danse effectivement toujours la même chose à Tananarive…).

L’idée générale est donc de développer un univers authentique, en imbriquant des éléments du réel entre eux et de renforcer le jeu des acteurs à travers des références à leur propre vie.

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Le film parle également de transmission – Haingo est elle-même tiraillée entre deux univers. Qu’as-tu voulu dire à ce propos ?

Édouard Joubeaud : Au quotidien à Tuléar, la famille d’Haingo est chargée de reliques de la tradition, de la sacro sainte solidarité familiale, avec son lot de pressions et d’obligations. La famille est ressentie comme un corps à la fois protecteur et bloquant. 

Quand Haingo décide de monter à Tananarive, sa mère lui tend la vièle de son père, ultime relique dont elle ne voulait pas s’encombrer. La vièle est l’un des personnages clés de cette histoire. Une fois installée à Tana, sa relation à sa famille se traduit par le rejet ou l’attirance qu’elle éprouve à  l’égard de cet instrument.

Que faire d’une telle relique ? Comment s’émanciper ? Fuir pour s’affranchir de son passé ? Le film affirme qu’une autre voie est possible : la réappropriation, la transformation, l’audace.

Le film est également le récit d’une migration à la recherche d’un avenir meilleur. Cela reflète la réalité socioéconomique de Madagascar…

Édouard Joubeaud : À l’instar d’autres pays d’Afrique, les migrations économiques internes à Madagascar sont une réalité. Il s’agit bien sûr de l’exode rural mais également de migrations saisonnières.

Gardiens de maison, tireurs de pousse-pousse, éleveurs de zébus, les Tandroy par exemple circulent aux quatre coins du pays, et ils ne sont pas les seuls. Le travail d’un membre de la famille permet parfois de subvenir aux besoins de 3 ou 4 parents, voire de toute une famille.

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L’identité tandroy d’Haingo

Tu insistes souvent sur l’identité tandroy d’Haingo. Cette opposition des cultures est un sujet difficile à aborder pour les Malgaches. En quoi est-elle si importante pour toi et pour le film ?

Édouard Joubeaud : Quand les membres de la compagnie de Tananarive voient arriver Haingo, ils voient avant tout débarquer une fille de province, et pas n’importe laquelle : une Tandroy. Elle n’est pas forcément bien vue et arrive avec son caractère, son parlé, son style direct, sa musique, sa danse, etc. Le film traduit ainsi une volonté de faire s’entrechoquer deux univers culturels propres à Madagascar mais très différents : la culture tandroy d’une part et celle des hautes terres d’autre part. Certains morceaux de musique en sont le résultat par exemple.

Dans un pays où les strates sociales sont innombrables et les rapports entre populations parfois tendus, les Tandroy sont plutôt perçus comme étant en bas de l’échelle sociale. Ils sont en effet souvent réduits aux petits métiers cités précédemment que beaucoup d’entre eux pratiquent encore.

Mais la société évolue vite, les villes malgaches sont de plus en plus diverses et
certains Tandroy réussissent très bien, que ce soit en politique ou dans d’autres domaines. À travers l’évolution d’Haingo, j’ai ainsi voulu mettre en lumière cette population du Sud de Madagascar, son courage, son grand potentiel et sa noblesse.

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