Toure-Aminata

Théâtre / Guinée

AMINATA TOURE, le virus du théâtre

"Nous sommes la voix des sans voix"

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Comédienne aguerrie et plus que dynamique, la guinéenne Aminata Touré revient sur sa carrière, la place de son métier dans sa vie, et brosse un tableau de la scène théâtrale dans son pays.

Comment le théâtre est-il entré dans ta vie ?

Aminata Touré : Je suis arrivée au théâtre en 2003 par le biais de ma grande sœur qui était comédienne. Ellle m'avait invitée à un spectacle lors du festival Kiini Africa. Je suis tombée sur un spectacle de la troupe des Sardines que j'ai adoré, et c'est à ce moment-là que je suis tombée amoureuse du théâtre. Je me suis dit que je pourrai bien faire comme eux.

Je me suis alors inscrite dans la compagnie Ahmed Tidiani Cissé où j'ai passé un an, avant de rejoindre la compagnie Les sardines, où j'ai intégré les bases du théâtre. Ils m'ont tout appris.

Quel chemin as-tu suivi pour devenir comédienne ?

Aminata Touré : Je ne sors pas d'une école spécialisée comme le pensent beaucoup de gens ; j'ai appris le théâtre sur le tas. Les Sardines m'ont donné la base en passant par la pratique. C'est plus tard que j'ai eu la chance de suivre quelques formations : en 2009, au chantier panafricain d'écriture à Bassam ; ensuite, en 2017/2018 au laboratoire Elan à Ouaga. Et, par le biais du labo Elan, au département de théâtre de Zurich, durant dix-huit jours.

Aminata-Toure-theatre

Quand as-tu été sûre de devenir comédienne ?

Aminata Touré : C'est en 2008, après une tournée dans les centres culturels en Afrique de l'ouest que j'ai décidé de faire du théâtre mon métier, et à plein temps.

Qu'est-ce qui te plaît dans le fait de jouer ?

Aminata Touré : Comme j'aime à le dire, la scène est l'endroit où je me sens le plus à l'aise, j'adore la scène. J'adore jouer, interpréter des personnages, j'adore ça.

Quand je suis sur scène, je me sens bien ; c'est l'endroit où je ne pense jamais à rien d'autre, quand je suis sur scène je vis, le fait d'interpréter des rôles me nourrit et, forcément, je ne peux que donner du plaisir à mon public.

La scène est aussi l'endroit idéal pour s'exprimer librement, éduquer, et dénoncer les maux dont souffre la population. Nous sommes la voix des sans voix.

Qu'est-ce qui te motive dans le choix de tes textes ?

Aminata Touré : Tout d'abord l'histoire. J'aime les textes qui sont d'actualité, qui éveillent des consciences, et qui parlent de nos réalités.

Quel regard portes-tu sur la scène théâtrale guinéenne ?

Aminata Touré : La Guinée regorge d'excellents comédiens, mais malheureusement le théâtre tend à disparaître en Guinée, faute de moyens. On a du mal à trouver des financements pour nos créations ; la diffusion n'est pas facile, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur du pays. Le théâtre ne nourrit pas son homme ici, c'est pourquoi même ceux qui n'ont étudié que ça préfèrent aller faire autre chose après l'université - il faut bien vivre !

Un autre grand problème qui freine le théâtre en Guinée, c'est le manque de solidarité entre les comédiens et les structures, un esprit de rivalité bat son plein. On ne se donne pas la main pour travailler ensemble, soutenir nos différents projets ; chacun préfère évoluer en solo, garder pour lui les opportunités qu'il pourrait pourtant partager afin que tout le monde en bénéficie. On n'arrête pas de se marcher les uns sur autres, on se détruit, et je trouve cela très dommage. A mon avis, c'est seulement ensemble qu'on peut devenir fort ; si l'on se donne la main on peut aller très loin. J'espère qu'un de ces jours on y arrivera.

Peux-tu nous dire un mot des salles de spectacle en Guinée ?

Aminata Touré : Nous avons aussi un sérieux problème de salles de spectacle en Guinée, il n'y a que trois espaces aujourd'hui, à part le centre culturel franco-guinéen, où l'on peut faire nos représentations. Il s'agit des studios Kira, du petit musée, et de la salle du musée. Ces salles laissent à désirer en terme d'équipements, mais elles nous dépannent.

Quels sont tes auteurs de théâtre préférés ?

Aminata Touré : J'adore les textes d'auteurs contemporains, tels qu'Aristide Tarnagda, Souleymane Thiâ'nguel, Bilia Bah, Dieudonné Niangouna, Koffi Kwahulé, Sufo Sufo, Édouard Elviss Bvouma, Hakim Bah et tant d'autres..

D'habitude comment travailles-tu tes textes, tes rôles ?

Aminata Touré : Lorsque je travaille sur un texte, la première chose que je fais, c'est de lire le texte plusieurs fois sans me soucier du ou des rôles qui me sont donnés dans le texte. Une fois que j'ai trouvé la couleur du texte, que j'ai bien compris le texte, c'est à ce moment que je fais face à mes personnages.

Je cherche à connaître leur histoire, qui ils sont, comment ils parlent, ce qu'ils font ; bref, je me pose tout un tas de questions auxquelles je cherche des réponses. Une fois que j'ai les réponses à ces questions, ça m'aide à créer mon personnage ; je fais travailler mon imagination.

Aussi, j'aime être en contact direct avec les personnages que je dois interpréter. Par exemple, si je dois jouer le rôle d'un fou, je cherche un fou et je passe du temps à l'observer, sa manière de faire, de parler, de bouger, ses tics, etc... Je trouve toujours un truc qui me fascine auquel je rajoute mon moi, de l'artistique et ça donne quelque chose.

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Peux-tu nous parler des différents spectacles dans lesquels tu as joué ?

Aminata Touré : J'ai joué dans une vingtaine de pièces, dont "Les rats conteurs" au CCFG ; "Au nom du peuple" au sein de la compagnie Ahmed Tidjani Cissé ; "Taxi, un spectacle de cirque...", initié par Terya Circus... Très fidèle, j'ai beaucoup travaillé avec les mêmes compagnies : La Muse, les Sardines et l'ensemble de Souleymane Kolly Sikasso. Avec ce dernier, j'ai notamment interprété "Ebola", "Paroles de femmes" et "Mouna technologie".

Dans le cadre des travaux de la compagnie Uni Art, j'ai participé à "Rendons aux femmes ce qui appartient aux femmes" ou encore "Le bon douanier".

Au cinéma, j'ai pu apparaître dans le court-métrage "Gbeleya", de même que les longs-métrages "La fugitive", "Les fenêtres de l'espoir" et "Il va pleuvoir sur Conakry". Depuis 2006, je fais également du théâtre radiophonique et des spots publicitaires.

Peux-tu nous parler de la pièce "Qu'est-il arrivé à Yarie Yansané ?" de Tierno Monémembo dans laquelle tu as jouée cette année ? On te sent très investie dans le rôle. Ce projet te tenait-il particulièrement à cœur ?

Aminata Touré : Pour la petite histoire, j''ai connu Tierno Monènembo en 2005, quand j'ai joué Le mariage par colis avec la compagnie Alakabon théâtre. Nous étions à la résidence de l'ambassadeur de France en Guinée. A l'époque, après la représentation, quand Tierno Monènembo m'a abordée, il m'a félicitée, nous avons gardé contact et il m'a promis de m'écrire un jour un texte où je serai seule sur scène. J'avais hâte. Ça a pris le temps que ça a pris, et, un jour, il m'a envoyé le texte "Qu'est-il arrivé à Yarie Yansané ?".

A la première lecture, j'ai eu les larmes aux yeux, l'histoire de cette femme dont la vie a été brisée. La pièce décrit le glissement progressif d'une jeune fille vers la folie. Yarie Yansané ne peut échapper à la violence de son temps, coincée qu'elle est entre l'aimant irrésistible de la modernité et les rets étouffants de la tradition.

À douze ans, elle crève les yeux de son maître coranique qui l'a violée. À treize, ses parents la marient de force à un riche commerçant polygame. Elle est mère de famille à 14 ans, l'âge où, pourtant, l'on songe avant tout à rêver et à jouer.

Elle n'est pas sortie de la maternité qu'elle ressent déjà les premiers signe de la folie. Le bébé qu'elle vient de mettre au monde n'en est pas un, pense-t-elle. C'est un simple jouet, une petite poupée de cire qu'elle se dépêche de jeter du balcon du sixième étage. Elle est alors condamnée à vingt ans de prison.

À sa sortie, elle erre de quartier en quartier avant d'être accueillie par une femme abandonnée de son mari, qui parvient difficilement à nourrir son enfant en vendant des brochettes. Sa folie, cependant, ne régresse pas pour autant. Elle finit par se retrouver à l'asile après avoir brûlé une mosquée.

C'est ce parcours chaotique qu'elle raconte dans un monologue intérieur où le délire l'emporte souvent sur le récit. Je me suis dit qu'il fallait coûte que coûte faire entendre ce texte, parce qu'il y a plein de Yarie Yansané, des filles victimes de violences qui errent à travers le monde. Il faut que les gens comprennent et prennent conscience pour que, plus jamais, il n'y ait de vie brisée ainsi.

J'avais envie de monter cette pièce, mais je n'avais pas les moyens nécessaires. J'ai contacté un metteur en scène burkinabé pour faire la mise en scène. Il était d'accord, mais je n'avais toujours pas de sous pour la création. J'ai couru de gauche à droite pour un financement ; hélas en vain.

C'est alors que Tierno m'a appelée et m'a dit de faire un budget très vite et de l'envoyer à l'ambassade des États-Unis en Guinée - il leur en avait parlé et ils étaient intéressés. C'est ainsi qu'on a eu les sous pour la création grâce à Tierno.

Cela ne t'intimidait pas de jouer seul sur scène ?

Aminata Touré : Au début, non. Mais c'est lorsque j'ai commencé à travailler sur le texte que j'ai commencé à flipper. On était en janvier lorsque mon premier metteur en scène m'a dit n'être libre que du 9 février au 6 mars. Il s'agissait donc de finir la création dans cet intervalle. Il voulait que j'apprenne le texte avant son arrivée ; j'avais peur !

Je me suis mise à la tâche : j'ai passé trois semaines à apprendre le texte, je n'avais plus de vie, ne pensais et ne voyais que mon texte. J'avais même du mal à dormir - les textes n'arrêtant pas de se bousculer dans ma tête.

C'est là que je me suis posé des questions du genre : pourquoi ai-je choisi de faire du théâtre ; et, de sucroît, un seul sur scène ? A un moment, je me suis sentie obligée de m'éloigner de un peu de mon texte pour ne pas perdre la tête moi-même. J'avais une peur bleue d'oublier mon texte, je me disais : si jamais j'ai un trou noir qui va me dépanner ? Ça commençait à m'angoisser beaucoup !

Mais bon, j'ai réussi à surmonter toutes ses peurs et j'y suis arrivée. Ce fut une très belle expérience et j'y ai pris goût.

Sur quel projet travailles-tu en ce moment ?

Aminata Touré : Je travaille sur ma prochaine création, "Pokou". C'est l'histoire de la princesse Abla Pokou qui sacrifia son unique enfant aux eaux de la Comoé afin de sauver son peuple. Le texte a été écrit par Dieudonné Niangouna, un auteur que j'ai connu lors de la première étape du laboratoire Elan à Ouaga.

C'est prévu pour mars 2020, inchallah !

Quels conseils pourrais-tu prodiguer à une jeune apprentie comédienne ou à un jeune apprenti comédien, désireux de se lancer dans le métier sur le continent ?

Aminata Touré : Je leur dirai tout d'abord que, s'ils viennent pour l'argent, le mieux serait d'aller tenter leur chance ailleurs. Parce que l'art ne nourrit pas son homme. Il faut être un pasionné pour pouvoir le faire. Il faut qu'ils sachent ce qu'il veulent et tout mettre en œuvre pour y arriver sans pour autant mettre leur dignité en jeu.

Ce n'est pas un métier facile, contrairement à ce que pensent beaucoup de gens. Il faut y mettre du sérieux, c'est vrai qu'on joue mais dans ce jeu-là même il faut être sérieux, c'est très important. Et aussi leur dire que c'est un monde merveilleux ; une fois qu'on y met les pieds, c'est difficile d'en ressortir.

Zoom

L'équipe de "Qu'est-il arrivé à Yarie Yansané ?"

La mise en scène de ce spectacle est imputable à Moussa Doumbouya, et la musique à Eric Zry.

Mohamed Lamine Soumah en a assuré la scénographie ; et Adama Keita la lumière. 

Matthias Turcaud

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