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Documentaires / Guinée

GREEN BOYS, un parfum de Guinée en... Normandie !

Un beau moment suspendu

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L'amitié bourgeonnante entre un adolescent français et un presqu'adulte guinéen, au Pays de Caux... 

Sélectionné en 2019 au festival du Cinéma du réel, dont il est reparti avec le prix de l'Institut français Louis Marcorelles, Green Boys retrace la complicité naissante entre Alhassane et Louka, au fin fond de la campagne normande.

Avec tact et sensibilité, la documentariste éprouvée Ariane Doublet prête ici toute son attention à cette relation qui se tisse doucement mais sûrement, par petites touches, discussions d'abord anodines sur l'hiver et l'été avant de devenir plus profondes - les deux jeunes gens évoquant ensuite des choses invisibles qui, pourtant, existeraient bel et bien - comme l'air ou le diable, en tout cas, selon Alhassane.

Pour arriver en France, le jeune guinéen, âgé de quinze ans au moment de son départ, aura fait une traversée bien éprouvante - passant par la Libye et la Sardaigne avant de finalement arriver au Havre. De ce périple, il ne sera cependant pas beaucoup question dans le film d'Ariane Doublet : réduit à une évocation rapide en malinké et en voix off par Alhassane, ou à quelques brèves allusions en réponse aux questions de Louka, curieux sans être insistant.

Non, l'essentiel, selon la réalisatrice, se trouve bien ailleurs. Ni dans ce calvaire, partagé par tous les Africains voulant traverser la Méditerranée clandestinement, ni dans la procédure administrative ou la confrontation aux organes judiciaires, la "Loi" comme la désigne Alhassane, et qui ne fait l'objet que d'évocations très fugitives.

L'essentiel réside dans cette rencontre entre deux mondes - éloquemment symbolisée par la construction d'une case traditionnelle d'Afrique de l'ouest en pleine campagne normande par les deux adolescents devenus rapidement amis et qui n'ont pas besoin, pour la construire, de trop parler, mais se comprennent à demi-mot. 

Les données extérieures en deviennent périphériques voire anecdotiques, tellement Green Boys prend le parti de célébrer l'éclosion de cette amitié, qui prend corps dans un décor idyllique, et à travers des actions très concrètes - la construction de cette cabane donc, qui se déroule de façon rapide et efficace, mais aussi une pêche aux crabes, ou des jeux enfantins avec des bottes de fouin.

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Les personnages secondaires, aussi, n'ont d'ailleurs le droit qu'à des apparitions somme toutes assez fugaces, laissant clairement toute la lumière à Alhassane et Louka, qui "jouent" - si on peut dire - leur propre rôle.

Filmeuse et monteuse aguerrie, Ariane Doublet arrive à rendre pleinement justice à cette belle parenthèse enchantée - par une image caressante, des choix de musique opportuns, un choix de faire durer les images même lorsque les personnages sont de dos ou s'éloignent de la caméra, et de souligner la profonde cohésion entre eux et le cadre apaisant et solaire dans lequel ils évoluent. 

Comme le traduit son titre, il s'agit de mettre en avant la verdeur de ces deux personnages. Dans le cas d'Alhassane, sur le point de commencer un stage en tant que mécanicien, c'est l'occasion de redevenir enfant, avant d'entrer vraiment dans la vie d'adulte - sachant que son odyssée libyenne et méditerranéenne a sans doute déjà scellé la fin de ses jeunes années. 

En tout cas, par ses non-dits comme sa finesse, l'empathie tangible que Doublet éprouve à l'égard d'Alhassane et de Louka - tous deux épatants de naturel et de simplicité -, Green Boys convainc beaucoup ; et ces moments insouciants et heureux passés dans une sorte de sas de décompression transmettent un vrai espoir.

Quelques questions à Ariane Doublet :

Vous avez vous-même accueilli Alhassane quand il est arrivé au Havre, et avez été témoin de son amitié naissante avec Louka. Quand avez-vous décidé d'en faire un film ?

Ariane Doublet : Alhassane a fait plusieurs séjours chez nous. Je fais partie d'une association qui s'appelle Des Lits Solidaires et j'accueille souvent des jeunes à la maison. C'est au bout de 3 ou 4 mois que j'ai proposé aux deux garçons l'idée de tourner un film avec eux. Alhassane a été tout de suite enthousiaste. Louka avait un peu plus de réserves, mais il se posait des bonnes questions. Il avait un peu peur que cela perturbe leur intimité et vienne occuper tout leur temps.

A quel point "Green Boys" est-il scénarisé ? Tout ce qu'Alhassane et Louka font dans le film, l'avaient-ils déjà fait avant ?

Ariane Doublet : Rien n'est scénarisé vraiment. Nous avons réfléchi ensemble à quelques éléments que nous voulions mettre dans le film. Chacun a proposé des idées. Leur relation s'était construite autour du foot et de la musique. Ils regardaient beaucoup de matchs, jouaient au ballon... nous voulions prévoir d'autres éléments dans le film. La cabane par exemple. Avant le tournage Louka n'avait posé aucune question à Alhassane sur son parcours. Sans doute par pudeur, par discrétion. C'est au cours des scènes de tournage que Louka apprend tout le trajet d'Alhassane. D'où sa grande spontanéité. Aucun de leurs échanges n'était écrit, rien n'était dirigé. Il fallait simplement un socle pour pouvoir recueillir cette parole.

Qu'est-ce qu'Alhassane et Louka pensent du film ? En sont-ils contents ?

Ariane Doublet : Oui. Ils sont contents du film. Alhassane espère que le film pourra donner de l'espoir à d'autres jeunes, les encourager pour la suite. Il trouve que c'est bien de ne pas assigner toujours les jeunes qui arrivent en France au drame ; de pouvoir sortir des clichés. Mais tous les deux ne pensaient pas qu'un film demandait tant de travail de tournage, de montage etc. Ils ont vu que c'était un vrai métier !

Sont-ils encore amis aujourd'hui ? Louka a-t-il approfondi sa connaissance de la Guinée ?

Ariane Doublet : Oui, ils sont restés en contact. Je ne suis pas sûre que Louka ait approfondi ses connaissances d'un point de vue géographique, mais culturellement certainement. Il y a eu énormément de transmission  et d'attention entre ces deux garçons.

La famille d'Alhassane a-t-elle vu le film en Guinée ? Comment y a-t-elle réagi ?

Ariane Doublet : Non pas encore. Sa mère et sa sœur sont dans un village. Alhassane leur a parlé du film. Il faudrait pouvoir s'organiser pour leur montrer mais ce n'est pas simple.

Regardez-vous beaucoup de films venus d'Afrique ou consacrés à l'Afrique ? Lesquels vous ont-ils le plus marqué ou plu récemment ?

Ariane Doublet : J'ai eu la chance de participer à un tournage d'Abderrahmane Sissako à Bamako et Tombouctou. J'ai vraiment apprécié de le voir travailler. J'aime énormément son cinéma. Je regarde les films qui nous arrivent d'Afrique. "Félicité" de Alain Gomis, "Atlantique" de Mati Diop m'ont beaucoup plu.

Remerciements chaleureux à Ariane Doublet et son attachée de presse, Mathilde Cellier.

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Les projets d'Ariane Doublet au Bénin

Dans son documentaire "Fièvres", réalisé en 2009 et sélectionné - entre autres - en compétition au FID de Marseille, Ariane Doublet nous immerge au Bénin, à la campagne, dans le cabinet médical du Dr. Moussa Maman.

Celui-ci associe médecine occidentale et médecine traditionnelle, et repère de la même façon une fièvre maligne qu'un "mal d'amour resté bloqué dans la gorge" !

Avec "Fièvres", vous avez filmé le quotidien d'un médecin béninois, qui puise à la fois dans la médecine traditionnelle et la médecine occidentale. Qu'est-ce qui vous a intéressé chez lui en particulier ?

Ariane Doublet : Le fait qu'il pratique en utilisant les deux médecines est tout à fait passionnant. Il est fort de ses deux savoirs et cela me paraît essentiel pour pouvoir soigner, faire accepter la maladie, les traitements.

Vous avez actuellement un projet dans des villages béninois. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ariane Doublet : Malheureusement, ce deuxième volet sur le travail de ce médecin a été interrompu. Le film n'est pas encore terminé. Il faudrait pouvoir y retourner. Je cherche des financements. C'est avec le même médecin béninois, le Dr Moussa Maman Bello, dans un village du nord bénin. Il est aussi maire de la circonscription et je voulais continuer mon travail avec lui et les guérisseurs. Il a écrit un livre passionnant sur ses pratiques : Renaître en pays dendi.

Matthias Turcaud

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