Tierno-Monenembo-entretien

Romans / Guinée

TIERNO MONENEMBO : "Le livre peut sauver l'humanité"

Un romancier prolifique, qui se renouvelle sans cesse

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Le talent de Tierno Monénembo se révèle proportionnel à son humilité. 

Malgré son oeuvre conséquente et tous les prix dont il a été auréolé, le grand romancier nous est apparu d'un accès facile et d'une grande simplicité. Nous l'avons rencontré à Conakry, dans le quartier de Sonfonia, sous un hangar près de grands manguiers, pour une discussion libre et spontanée autour de ses livres et de son parcours d'écrivain...

Comment le goût de la lecture vous est-il venu ? 

Tierno Monénembo : Quand j'avais onze ans, mon père m'a apporté un tas de livres, très différents. Je me souviens qu'il y avait "L'enfant noir" de Camara Laye, "Black Boy" de Richard Wright, "La Tête contre les murs" d'Hervé Bazin, "Bella" de Giraudoux, "Premier amour" de Tourgueniev. Ce sont les premiers livres que j'ai réellement terminés.

Avant j'avais lu des petits chapitres ou des extraits dans des anthologies ; à partir de onze ans, j'ai vraiment commencé à lire. C'était facile, parce que j'étais un enfant très maladif. On s'est d'ailleurs rendu compte par la suite que ma mère avait la toxoplasmose quand elle était enceinte de moi. J'ai survécu à peine, mon petit frère après deux ou trois semaines. Donc j'étais très faible, je ne pouvais pas jouer au football ; mon sport, c'était la lecture. J'ai donc très vite lu, et ce sont ceux qui lisent qui finissent par écrire. 

L'écriture est-elle venue rapidement ?

Tierno Monénembo : Rapidement, mais sans qu'elle se prenne au sérieux. Je me suis mis à écrire dans des petits cahiers d'école que me rapportait ma grand-mère, mais je n'avais aucune ambition d'être un écrivain. C'est bien plus tard, dans les brumes de Lyon, que la nécessité d'écrire s'est imposée à moi. 

Vous avez fait des études qui n'ont rien à voir avec la littérature, à savoir un doctorat en biochimie. Comment l'expliquez-vous ? 

Tierno Monénembo : C'est très courant ! Rabelais était médecin, Flaubert était pharmacien, Camara Laye mécanicien... De manière générale, ceux qui font des études de lettres deviennent des professeurs de lettres. Les écrivains viennent d'ailleurs ; d'autres métiers, d'autres corps de métiers. Quand on a une prise directe sur la vie, la mise en place est plus facile. On a besoin de mettre pied sur terre. 

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Quand avez-vous décidé concrètement de faire de l'écriture votre métier ?

Tierno Monénembo : Jamais, car écrivain, ce n'est pas un métier ! On n'en vit pas, on en meurt. Simplement, j'étais dans des conditions, en 1975, à Lyon, où il fallait que j'écrive. Je venais d'arriver en France il y a deux - trois ans, je ne m'étais pas encore adapté au climat. L'hiver, il fait froid, et le climat social est très froid aussi.

Surtout, il se passait des choses terribles dans mon pays, en Guinée. On pendait des gens tout le temps, les plus grands cadres du pays étaient pendus à longueur de journée. J'entendais ça à la radio, et tout cela m'a mis dans une déprime terrible, et, un beau jour, je me suis mis à écrire sans m'en rendre compte. J'ai écrit mon premier roman dans un cahier qui était destiné à recevoir des travaux dirigés de chimie organique.

Le projet d'écrire n'était pas là réellement à priori. Il s'est imposé à moi au fil du temps. J'avais quelque chose dont je ne savais pas vraiment quoi faire, et finalement je l'ai un peu organisé, et je l'ai envoyé à différentes maisons d'édition ; les éditions du Seuil l'ont pris. 

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Comment l'inspiration vous vient-elle habituellement ? 

Tierno Monénembo : Ça dépend, l'inspiration vous surprend toujours. Il peut se passer ici quelque chose de très anecdotique qui peut m'inspirer ; ou alors des choses que j'ai réellement vécues, de petites images qui me reviennent à l'esprit. Parfois, je vois des gens passer à côté de moi, bavarder, et, finalement, ce qu'ils racontent devient une histoire très différente de celle qui était la leur.

L'inspiration est très difficile à capter, et, en plus, elle s'échappe très vite. Il y a une infinité de types d'inspiration. Cela arrive souvent que la matière dont vous pensez vous inspirer n'est plus réellement visible dans le roman final. 

L'écriture vous prend-t-elle beaucoup de temps ? 

Tierno Monénembo : En général, trois ans - ce qui est la moyenne d'ailleurs - sauf actuellement. Il y a quatre ans que je n'ai pas publié, c'est la paresse. "Peuls" j'ai pris plus de dix ans, comme c'était un roman historique. 

Entre le premier et le deuxième, il y a eu six ans aussi... 

Tierno Monénembo : Oui, parce que j'hésitais. J'avais écrit mon premier roman, qui avait été très bien accueilli, mais je me suis dit : est-ce que je continue ou j'arrête ?

Finalement, j'ai continué. Je pensais que mon premier roman, "Les Crapauds-Brousse", allaient changer le système politique en Guinée, immédiatement : quelle naïveté ! Les romans ne changent jamais la réalité, malheureusement ils n'en ont pas les moyens ; mais je me suis piqué au jeu, j'ai continué. 

Votre deuxième roman, "Les Écailles du ciel", mélange beaucoup de genres, et propose en même temps une allégorie politique de la Guinée. 

Tierno Monénembo : Oui, la Guinée, ou plutôt un pays imaginaire d'Afrique - qui ressemble beaucoup à la Guinée - et c'est l'histoire d'un pays avant la colonisation, pendant la colonisation et après l'indépendance. On voit que ce sont toujours les mêmes malheurs qui se répètent, et rien ne change réellement, comme si l'Histoire patinait.

Pour le titre, je me suis inspiré d'un adage de mon village, qui dit qu'à la veille de la fin du monde qu'il y a trois choses qui n'existent pas, et que le bon Dieu va faire apparaître en signes précurseurs de l'Apocalypse : les écailles du ciel, les chimpanzés blancs et les racines de la pierre. Et, pour moi, on était déjà presque à la fin du monde, c'est une allégorie...

Quels écrivains vous ont-ils le plus inspiré ?

Tierno Monénembo : Ils sont nombreux. Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov, Pouchkine, Tourgueniev parmi les Russes ; Hampâté Bâ, Mongo Beti, Bernard Dadié, Ahmadou Kourouma, Yambo Ouologuem parmi les Africains ; Faulkner, Rabelais, Flaubert - sans qui il n'y aurait eu ni Proust ni Céline...

Vos livres s'avérent très différents les uns des autres. Vous avez constamment envie de vous renouveler ?

Tierno Monénembo : Chaque jour, je suis un autre homme. Flaubert faisait la même chose. "Madame Bovary" diffère beaucoup de "Salammbô", qui n'a rien à voir avec "La Tentation de Saint-Antoine" ou "Bouvard et Pécuchet". Chaque roman correspond à un nouvel enjeu pour moi, et chaque lieu au monde sécrète sa propre poésie (ndlr : à noter que Tierno Monémembo a écrit des romans se déroulant non seulement en Guinée, mais aussi au Brésil, en Algérie, en Côte d'Ivoire, en France, à Cuba...).

Vous évitez à chaque fois l'autobiographie, on sent chez vous un désir de raconter d'autres histoires, d'autres personnages...

Tierno Monénembo : Je désteste l'autobiographie. Je parlerais plutôt pour mes livres de biographie collective de ma génération. 

Comment l'inspiration vous est-elle venue pour "Bled", votre dernier roman à ce jour (2016) ? 

Tierno Monénembo : J'ai vécu quatre ans en Algérie, dans les profondeurs du pays, et je voulais parler de la violence sociologique intrinsèque à la société. On ne voit pas la femme, et je voulais parler de tout le désarroi de la femme algérienne. Dès que la femme algérienne sort de chez elle, elle est suspecte.

Dans mon roman, c'est une bête traquée, qui reprend heureusement goût à la vie grâce à un homme intelligent et généreux à la fin du livre.  

A la fin de "Bled", les livres sauvent l'héroïne, qui se trouve dans un état pour le moins critique. Pensez-vous que les livres peuvent sauver l'humanité ? 

Tierno Monénembo : Oui, bien sûr, le livre peut sauver l'humanité. C'est la vraie lumière. C'est lui qui a permis de discerner la cendre de la farine. 

Quel est le livre qui vous a demandé le plus de travail ? 

Tierno Monénembo : "Peuls" (2004) m'a demandé dix ans de recherche, et deux ans d'écriture. C'était un fantasme. Je me suis rendu compte que je ne connaissais rien des peuls. Pendant dix ans, j'ai accumulé des archives et des documents.

Dans "Bled" comme dans "Le Terroriste noir", vous faites des allers-retours entre le présent et le passé. Qu'est-ce qui vous intéresse dans cette technique narrative ?

Tierno Monénembo : "Le Terroriste noir" est un roman historique, et "Bled" doit beaucoup au contexte historique également - même si on ne peut pas parler de "roman historique" proprement dit pour ce dernier. J'avais besoin de saisir mon personnage pour bien l'éclairer, de rappeler son passé pour mieux le faire comprendre.

Connaissez-vous la fin de vos livres avant de les écrire ?

Tierno Monénembo : Je sais où je vais. Souvent, j'écris la dernière phrase avant de commencer à écrire. 

Avez-vous aujourd'hui encore un rapport très boulimique à la lecture ?

Tierno Monénembo : Oui, je lis tout le temps. J'ai besoin de lire, y compris quand j'écris, même si les livres que je lis n'influenceront pas les miens. Sinon, je ne suis pas du tout ordonné dans mes lectures.

Vous avez également écrit deux pièces de théâtre. Quelles spécificités remarquez-vous pour l'écriture théâtrale ? 

Tierno Monénembo : Le théâtre est d'abord fait pour être vu. Il faut un public. Je fais lire mes pièces à un spécialiste du théâtre qui me fait des remarques dont je tiens compte. Contrairement au roman, des contraintes précises sont déjà fixées, et il faut ensuite trouver des moyens d'assouplissement. 

Avez-vous actuellement des projets d'écriture ?

Tierno Monénembo : Je suis en train de terminer un roman sur la Guinée depuis l'indépendance, l'histoire d'une jeune femme qui porterait en elle toute la douleur depuis l'indépendance. J'en suis à la dernière ligne droite, le livre devrait paraître en octobre de cette année (2020).

Comment décririez-vous la situation actuelle des écrivains en Guinée ?

Tierno Monénembo : La situation des écrivains en Guinée est catastrophique. La culture a été réprimée, les talents ont été intimidés, et coupés de leurs sources universelles. Il faut lire les autres si on veut écrire, ne pas s'enfermer dans sa tour d'ivoire, il faut lire les Chinois, les Japonais, les Espagnols, les Marocains, les Français, les Américains... 

Sinon, ici, hélas, les maisons d'édition fonctionnement de manière aléatoire. On constate un grand manque de bibliothèques, de librairies, de centres culturels valables. La Guinée est un pays en panne, dans tous les domaines. C'est dommage, on peut lire des manuscrits intéressants. J'encourage les jeunes Guinéens à lire et à écrire, je fais des conférences et me rends dans les universités.

Africavivre : Avez-vous déjà envisagé d'écrire en peul ? 

Tierno Monénembo : J'ai essayé. J'ai traduit du Beckett en peul, et j'écris également des poésies en peul - je ne peux pas envisager d'écrire de la poésie en français. 

Zoom

Pourquoi écrire ? Et pourquoi pas ?

Quelles sont finalement les principales raisons qui vous font écrire ?

Tierno Monénembo : Il n'y en a pas, comme pour la vie. Je me suis retrouvé bêtement en train d'écrire, comme je me suis retrouvé bêtement en train de vivre.

Je me laisse entraîner par mes personnages, ce sont eux qui me dirigent.  

Matthias Turcaud

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