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Romans / Guinée

SAINT MONSIEUR BALY, les messes basses ne pourront rien contre les vrais croyants

Présence Africaine Cela urge d'écouter davantage cette voix qui s'insurge

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Très prisé des connaisseurs, Williams Sassine demeure trop méconnu, proportionnellement à son talent d'écrivain et à la noblesse de ses valeurs. 

Dans ce premier roman écrit en 1973, Williams Sassine, alors âgé de 29 ans, nous fait partager le rêve d'un vieil instituteur sexagénaire.

Disgracieusement licencié après quarante années de services globalement loyaux, malgré quelques erreurs et des faux pas, monsieur Baly nourrit le ferme dessein d'ouvrir une école à prix relativement bas, et dans laquelle seraient enseignées les langues locales. Il entend ainsi contrer le projet colonial, diffuser une envie de savoir générale, et tirer sa révérence sur une action noble et moralement louable.

Ce projet lui tient très à coeur, il ne s'en détournera pas - et ce malgré de nombreuses épreuves, et des écueils multiples. Il devra notamment donner corps à son ambition sans aides de l'Etat et sans aucune subvention, jouet de mesquineries diverses et de jalousies rampantes. Deux marabouts l'escroqueront sans scrupules, de nombreux parents ne s'acquitteront pas de la modique somme d'inscription et se révéleront injoignables, sa femme mourra. 

Williams-Sassine

Pourtant, monsieur Baly s'avère d'une étonnante persévérance, d'une grandeur d'âme inchangeable, qui lui permettra, in fine, d'accéder au statut de "saint" - en dépit des péchés qu'il aura pu commettre auparavant. Il reste cependant aussi un "monsieur", quelqu'un d'accessible, d'humain et de faillible - une belle contradiction mise, déjà, en valeur par le titre.

Le seul soutien extérieur, l'instituteur l'obtiendra symboliquement d'une bande de mendiants et d'éclopés - et notamment de l'aveugle Mohamed et de l'infirme François, deux personnages majeurs du roman, dont le retraité va prendre soin, jusqu'à leur servir même de père de substition, comme il le sera d'ailleurs pour plusieurs mendiants de la ville. On sent, chez Williams Sassine, une affection toute particulière pour ces personnages de parias et de marginaux, ces infortunés et martyrisés sur lesquels le sort s'acharne de façon opiniâtre, comme sur autant de Jobs maudits, mais valeureux.

Nonobstant, donc, les rancunes jamais tues, les animosités vipérines et les complots assassins, les moustiques et les crachats, la lèpre et les coups bas, saint monsieur Baly le bien nommé relève le défi, et ne se résigne jamais. Sassine rend hommage à son combat désespéré, qui acquiert une importance capitale, en en parlant avec beaucoup de tendresse et d'empathie, en nous faisant même lire le journal intime du protagoniste, s'effaçant derrière les confessions et les aveux de ce dernier.

Saint monsieur Baly se révèle comme un livre poignant, étonnant de maturité pour un premier roman, dur et tendre à la fois. Son auteur ne gomme aucune aspérité et ne nous épargne aucune des grandes souffrances vécues par ses personnages, mais ne verse jamais pour autant dans la complaisance ou le misérabilisme - un tour de force qui mérite des dithyrambes énergiques.

Malgré l'hyperréalisme et la noirceur cultivées tout au long de ces pages, il ne s'avère pas non plus exempt de poésie, comme l'atteste l'extrait suivant, cette prière de François l'invalide - parmi beaucoup d'autres :

  Mon Père, donnez-moi un nom

    Un autre nom

    Seulement un nom

    Qu’il soit tout long

    Semblable à un pont

    Sur ma vie couverte des haillons

    De deux mille ans de colonisation.

    Qu’il soit tout mignon

    Avec des dents de lion

    Pour faire fuir tous les cochons

    Qui prêchent la résignation

    Et sèment la division

    Qu’il soit au néon

    Qu’il soit en béton

    Qu’il soit un trait d’union. "

Zoom

Un écrivain mal-aimé, sans compromis

Né d'un père libanais et d'une mère guinéenne, Sassine a été un écrivain singulier, également rédacteur au journal satirique guinéen "Le Lynx".

Par le biais de ses livres, tous édités chez Présence Africaine, Sassine s'est mis au service des rejetés, des ostracisés, des albinos et des précaires. Exilé politique pendant deux décennies, Sassine a enseigné les mathématiques dans plusieurs autres pays d'Afrique - au Congo, au Gabon, au Niger et en Mauritanie.

A travers son tempérament et ses partis-pris, il n'a pas cherché la facilité ou les concessions - occupant par un exemple un poste à l'ambassade du Sénégal en Guinée pendant... deux jours seulement !

En son honneur, le Prix littéraire Williams-Sassine, soutenu par la Coopération belge au développement, récompense depuis 2017 des nouvelles francophones d'origine africaine.

Par ailleurs, bien que n'ayant pas croulé sous les récompenses, Sassine a tout de même été fait Chevalier des Arts et des Lettres en 1983, et Officier des Arts et des Lettres en 1993.

Matthias Turcaud

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