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Films / Côte d'Ivoire

TOUT SIMPLEMENT NOIR, satire malicieuse et pertinente

Des clichés à la dent dure

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Alors que le racisme plus ou moins latent et les préjugés têtus à l'égard des Noirs en France restent des problèmes aussi graves que peu traités, Jean-Pascal Zadi choisit d'en parler par le biais d'un faux documentaire à la fois ludique et contestataire. 

Dans le sillage du livre collectif "Noire n'est pas mon métier", Tout simplement noir dénonce le manque de visibilité des Noirs de France, et les idées préconçues et arrêtées dont ils font encore et toujours l'objet. 

A travers le prisme de la comédie, des thèmes très sensibles affleurent. Avec une ingénuité rafraîchissante et beaucoup d'enthousiasme, Jean-Pascal Zadi pose directement les questions qui fâchent : pour réussir en tant que "Noir" en France, faut-il renier ses origines ? Faut-il ressembler à un Blanc ? La société condamne-t-elle à un lissage généralisé ? une dilution des particularités ? 

Lors d'une scène assez malaisante, l'humoriste Fary résume son projet de film, "Black Doctor", qui perpétue des idées archaïques : un Noir dont on veut bien s'il nous fait rire, le fantasme opiniâtre de l'Occident et une Afrique caricaturée à outrance, dont on retient seulement mariage forcé, pauvreté et prostitution. Un autre film imaginaire raconte la romance homosexuelle de deux Noirs de banlieue. Pour "réussir" dans l'hexagone avec un casting noir, il faudrait donc s'adapter aux attentes et aux moeurs de l'Occident ; la question, en tout cas, est posée. 

Les succès de "La Première Étoile" de Lucien Jean-Baptiste et de "Case Départ" de Fabrice Eboué sont aussi, ainsi, décortiqués. Ces films n'ont-ils pas plu en partie parce qu'ils reconduisent une image du Noir consensuelle et qui ne dérange pas ? Zadi ne se censure pas, et met, peut-on dire, les pieds dans le plat. Le Noir peut-il être autre chose dans le cinéma français qu'un esclave ou qu'un clown ? 

Le casting rassemble à peu prés tous les comédiens de peau noire ayant eu du succès en France, et Zadi se propose d'analyser à quoi cette réussite serait imputable. On peut d'ailleurs déjà constater que le nombre d'acteurs noirs qu'on pourrait qualifier de "bankables" en France reste extrêmement limité, beaucoup plus qu'aux États-Unis. 

Le comédien noir doit-il, pour trouver du travail, se contenter de consolider une image réductrice et ravissante, celle de l'Africain sans visa, avec un accent très marqué et plusieurs femmes, maladroit et sympathique ? En voyant le film, on se rend compte que le sujet n'est pratiquement jamais abordé, et qu'il mériterait pourtant de l'être. On se rend aussi compte que les films français avec plusieurs acteurs noirs dans des rôles conséquents sont extrêmement rares - pour cette seule raison déjà, la proposition de Zadi suscite l'intérêt et mérite le coup d'oeil. 

Tout simplement noir ne se réduit pas, de plus, à un simple succédané de "sketchs", racontant vraiment une histoire et possédant une structure cohérente. L'étiquette "comédie", qu'on pourrait lui attribuer, ne serait sinon qu'en partie justifiée, tant le film varie entre les types d'humour, y compris l'humour noir - sans mauvais jeu de mots ! -, et oscille entre les registres, contenant aussi de la gravité, de l'amertume ou de la mélancolie.

Loin du burlesque appuyé ou du côté sulfureux ou polémique de certaines séquences, la fin du long-métrage se révèle d'ailleurs très touchante et se charge d'une émotion qu'on n'aurait peut-être pas soupçonnée. Oui, malgré des maladresses et un côté un peu "entre soi", Tout simplement noir est un bon film, intelligent, drôle, original, percutant et tendre à la fois. 

Zoom

Jean-Pascal Zadi, l'école de la débrouille

D'origine ivoirienne et ayant grandi en Normandie, Jean-Pascal Zadi s'est lancé tous azimuts dans le rap, la télé, la radio et le cinéma, sans se poser, là aussi, trop de questions.

Avec un budget dérisoire, il a signé trois premiers longs-métrages, autoproduits et autovendus avec un relatif succès : "Cramé" en 2008, "African Gangster" en 2010, et "Sans pudeur ni morale" en 2011. Prototypes des films fauchés faits avec le coeur et les tripes, ces trois productions sorties directement en DVD ou visibles sur Internet ont connu un certain engouement. À titre d'exemple, environ 10 000 exemplaires d' "African Gangster" ont été vendus. 

À part cela, Jean-Pascal Zadi a réalisé un documentaire sur le rap français, de manière très spontanée, comme il a pu le rapporter avec les propos suivants : "Un jour, j'ai eu une caméra dans les pattes. Je filmais un peu n'importe quoi, mais comme je connaissais plein de rappeurs, je me suis dit, pourquoi ne pas faire un documentaire sur le rap indépendant ? Bam ! C'est parti comme ça ?" Un autre documentaire musical, portant sur un festival organisé par le groupe Magic System en Côte d'Ivoire, s'en est suivi en 2012. 

En parallèle de ses projets pour le cinéma, Jean-Pascal Zadi a également tenu une chronique pour Canal +, appelée "C koi les bayes ?", et dans laquelle il interrogeait des jeunes de banlieue sur des sujets d'actualité, de manière assez libre et décontractée - sa marque de fabrique, semble-t-il ! Sur "Mouv', il a assuré l'émission "Les bayes de JP", et on lui doit aussi le roman "Bastos à crédit", traitant d'anti-héros de banlieue peinant à gagner leur vie, et paru aux éditions Izarts en 2014. Un fonceur décomplexé, on le voit ! 

Matthias Turcaud

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