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Films / Côte d'Ivoire

LA NUIT DES ROIS, Shéhérazade revisitée

Neon Une fable ambitieuse et poignante

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Après "Run" (2014), le réalisateur franco-ivoirien Philippe Lacôte signe à présent son deuxième long-métrage de fiction La Nuit des Rois, un film dense, abouti et original, qui représente la Côte d'Ivoire aux Oscars.

Sélectionné entre autres au festival de Venise, La Nuit des Rois a déjà beaucoup fait parler de lui. On y découvre notamment les lois très particulières qui règnent à l'intérieur de la célèbre MACA, la Maison d'arrêt et de correction, à Abidjan. Philippe Lacôte parle en connaissance de cause, puisque sa propre mère y avait été enfermée et que plusieurs de ses amis y ont perdu la vie. Le film dégage ainsi une claire authenticité, d'autant plus que 25 % des figurants du film sont d'anciens détenus.

De plus, Lacôte, qui a commencé par tourner des documentaires, sait manifestement rendre compte du réel, et le capter avec une certaine fidélité. Le film rend compte de dysfonctionnements importants de la société ivoirienne - d'une jeunesse abandonnée et sans perspectives - comme en témoigne assez crûment le qualificatif "microbes" -, à une criminalité exponentielle, en passant par un climat irrespirable de violences sociales extrêmes et d'inégalités économiques crasses.

Cela dit, et bien qu’il puisse servir de témoignage sociétal sur l’Abidjan contemporain, La Nuit des Rois ne peut se réduire à l'adjectif "réaliste", loin de là. Il faut reconnaître tout le talent de Philippe Lacôte, qui sait octroyer de l’ampleur, et même un souffle épique à son histoire, qui tient de la fable, voire du mythe – comme son titre shakespearien pouvait d’ailleurs le laisser espérer.

Barbe Noire, le chef des prisonniers, dont l’autorité s’avère néanmoins contestée, a pour habitude de divertir ses troupes en leur désignant une sorte d’aède ou de griot censé leur raconter de palpitantes histoires toute une nuit durant. La tradition veut ensuite que le sang coule, et que le narrateur soit tué. Cette « cérémonie » très codifiée doit avoir lieu une nuit lorsque la lune sera rouge. Dans ces moments-là, comme l’indique d’ailleurs le « directeur » officiel de la prison, interprété par l’excellent acteur burkinabé Issaka Sawadogo, il serait illusoire de vouloir un tant soit peu maîtriser ou contrôler les prisonniers, qui entrent alors dans une espèce de transe exaltée.

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Or, il se trouve justement qu’au début du film, un nouveau prisonnier, et Barbe Noire le choisit assez rapidement comme « Roman », celui qui doit raconter des histoires toute une nuit, sans trop lui laisser le choix. Le film rappelle alors des histoires similaires, comme évidemment celle de Shéhérazade, dans « Les Mille et une Nuits ». On n’est pas trop loin de « L’Iliade », de « L’Odyssée », des grands textes fondateurs et mythiques.

Lorsque « Roman », d’abord mal assuré et conscient du grand danger qu’il encourt, raconte des épisodes inspirés de faits réels, mais auxquels il en rajoute d’autres, imaginaires ou fantasmés ; certains prisonniers proposent très spontanément des danses ou des mises en scène endiablées, représentant ce que « Roman » évoque. Sachant que « Roman » risque bientôt de mourir, ces scènes acquièrent une belle intensité.

Lorsqu'il sent son heure fatidique approcher, « Roman » bredouille encore des invraisemblances, tente coûte que coûte de rallonger son histoire, à l'image d'un feuilletonniste besogneux ou d'un showrunner d'une série américaine sous pression, obligé sans cesse de captiver son auditoire, ou, donc, à l'instar de Shéhérazade, qui risque aussi la mort.

La Nuit des Rois n'est pas parfait, et ne s'avère peut-être pas tout à fait à la hauteur de son très grand potentiel. Il demeure cependant une proposition inspirante et grisante, qui, de plus, a eu le mérite de faire travailler beaucoup de jeunes Ivoiriens. On espère vivement que beaucoup d'autres cinéastes du pays pourront s'inspirer des ambitions de Lacôte, et se lancer dans des projets aussi riches et enthousiasmants.

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"Run"

"Run", le premier long-métrage de fiction de Philippe Lacôte, partait aussi, déjà, d'un scénario solide et inventif.

Il s'agit également d'un "film-concept", dans lequel le protagoniste lutte, comme "Roman", pour sa survie, ici en courant. C'était, de même, un film très politique, puisque le personnage, assassine le Premier Ministre.

Comparablement à La Nuit des Rois, "Run" mêlait enfin le réalisme et la chronique sociale avec une dimension beaucoup plus imaginaire, ou fantastique. Alors étudiant à Toulouse, Lacôte avait d'ailleurs organisé un cycle de cinéma fantastique très prisé, après avoir travaillé en tant que projectionniste, puis assistant de projection au cinéma "Le Cratère".

Matthias Turcaud

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