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Albums / Comores

ELIASSE, éloge du métissage

Music’Action Prod "La musique présente partout, même le silence en fait partie"

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Alors que le talentueux musicien comorien vient de sortir son album "Amani Way" en automne 2019, et qu'il a malheureusement dû annuler de nombreuses dates - eu égard à l'état sanitaire actuel -, nous avons eu la chance de nous entretenir avec lui... Rencontre.

Comment la musique est-elle entrée dans votre vie ?

Eliasse : Les Comores est un pays où chaque instant de vie est accompagné de musique : de la naissance à la mort. Même si cette tradition héritée d’Afrique se perd de plus en plus, des restes nous accompagnent encore. La religion musulmane aussi, nous a apporté ses chants. La professionnalisation est venue tardivement, en accompagnant Maalesh (Lauréat Prix découverte RFI 1995) comme percussionniste et choriste pendant 6 ans dans ses tournées mondiales de 1999 à 2005. Ce qui a déclenché tout ça, c’était l’envie d’apprendre la guitare. Celle-ci m'a conduit vers des rencontres avec des gens de ce milieu qui n’était pas le mien. Au départ j’étais plutôt dans le milieu sportif, le foot plus précisément.

En 2008 paraît votre premier album, "Maharaba", qui veut dire "merci". A qui vouliez-vous dire "merci" en particulier ?

Eliasse : Je voulais remercier la vie, la chance de faire partie de ce bateau (monde) et de pouvoir se réaliser en tant qu’être mais aussi remercier mes parents, qui ont su me faire confiance dans mes choix et pour tout ce qu’ils m’ont donné afin que puisse se construire le « moi » d’aujourd’hui.

Vous sentez-vous plus à l'aise quand vous chantez en shimaoré ou en français ? Quand décidez-vous d'incorporer de l'anglais, du swahili ou du malgache ?

Eliasse : L’archipel des Comores est constitué de 4 îles et chacune a un dialecte : le shingazidja, le shindzuani, le shimaore et le shimwali. Parlant couramment les deux premiers et ayant vécu 7 années à Mayotte, cela m’a permis de comprendre des subtilités du shimaore qui se rapproche du shindzuani. Je mélange souvent les trois, un peu moins le shimwali mais j’y travaille.

Le Shimaore m’est venu en reprenant Mtoro Chamou, Baco ou Mikidache (natifs de Mayotte) ce qui m’a donné accès à ce dialecte avant de vivre à Mayotte. Je pense aussi que c’est une façon de créer un pont entre les îles qui se déchirent de plus en plus aujourd’hui. Francophone et amoureux des langues, cela m’a semblé naturel d’apporter d’autres langues dans mes textes. Après mon bac, j'ai voulu faire des études de langue, mais je n'en ai pas eu l’opportunité.

Je me dis toujours que la musique est une question de sonorité avant tout. C’est comme ça que je choisis un mot en swahili au lieu d’un autre en shingazidja, par exemple, même si un texte est à 90% en shingazidja. Certes, ça déroute un peu les auditeurs qui n’ont pas souvent forcement accès à tout le texte de suite, mais, pour moi c’est aussi comme un jeu à travers un texte d’aller chercher le sens de tel ou tel mot comme un puzzle. Ou se rendre compte d’un sens d’un mot ou d'une phrase plus tard. Je sais que ce n’est pas très commercial comme méthode mais j’aime ça.

Vous avez la particularité d'être également boulanger. Pourrait-on dire que vous pétrissez les mots comme vous pétrissez la pâte ?

Eliasse : Maintenant j’ai du pain sur la planche plutôt. On dit qu'il n y a pas de hasard dans la boulangerie, on nous a appris qu’il n’y a pas de recettes mais que des méthodes. Tous les jours, il faut tout contrôler (la température du laboratoire, celle des ingrédients, etc) : ce n’est pas parce qu’on a tous les ingrédients et qu’on a suivi les étapes les unes après les autres qu’on obtient le même résultat. Et quand le client vient récupérer le produit il y a du suspense !

C’est comme à chaque concert, c’est différent. On peut avoir la même playlist, les mêmes musiciens, techniciens, il faut quand même tout vérifier et beaucoup de paramètres entrent en jeu qu'on ne maîtrise pas. Le suspense est là aussi devant le public à chaque instant et chaque concert est unique.

Avec vos compatriotes Athoumane "Soubi" Soubira et Mwegne M'Madi, vous formez le trio Elisouma en 2013. Ensemble, vous avez fait découvrir la musique comoréenne en Europe, mais aussi en Malaisie et en Ouzbékistan. Que tirez-vous de ces expériences ?

Eliasse : Une des plus belles rencontres avec mes racines musicales. Soubi est un maître, une bibliothèque vivante et ambulante, quel plaisir de se retrouver avec lui, de l’entendre te raconter ces débuts, de comprendre l’utilisation des instruments traditionnels - Dzendze et Gabusy. C'était une très belle expérience, unique, qui devait se reproduire cet été au Rain Forest en Malaisie mais le coronavirus aura raison de nous à mon avis. C’est quelqu’un d’humble, très intéressant et surtout qui garde toujours la banane. Je travaille sur ce projet avec Percy Yiptong (Maurice) depuis 2012.

Il s'agit d'un projet qui m’apporte beaucoup sur la tradition que j’essaye d’approfondir. Ca me permet de créer une sorte de nouveau pont entre tradition et modernité.

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Que pensez-vous du Momix, marché de musique à l'île Maurice où vous avez fait en 2017 la rencontre déterminante de Fred Lachaize, patron de label et organisateur de festivals - dont le Reggae Sun Ska ?

Eliasse : Une histoire de timing et de feeling. Le Momix, je vais le qualifier de pont qui a su mettre les professionnels et les artistes à l’aise comme dans un marché de proximité sans 10 000 interlocuteurs comme si on parlait de circuit court entre agriculteurs et consommateurs. Je pense que c’est un projet à soutenir. Notre partie de l’océan indien n’est pas assez visible pour le reste du monde pour mettre en lumière les artistes de cette région qui sont d’une grande qualité. Bien sûr faut faire le tri, mais il y a beaucoup d’entre eux qui méritent des carrières à l’international. Donc, le Momix ou l’Iomma font une partie de ce job. La rencontre avec Fred Lachaize était d’un timing parfait et surtout d’un bon feeling.

Vous mêlez les rythmes traditionnels comoriens - tel le twaraba, le mgodro ou le sérebwaolo - avec du blues, du funk et du rock. Comment ces mélanges naissent-ils ? De manière très réfléchie ou plutôt instinctive et anarchique ?

Eliasse : C’est comme quand je mélange les langues c’est instinctif. Au départ, rien n’est calculé ; tout cela sort de moi spontanément.

Une fois que les choses sortent et qu'elles sont exprimées, il y a forcément un peu de « réflexion » pour la suite de la démarche une fois que la façon de faire nous a convaincu. Et quand on se rend compte de la richesse des musiques traditionnelles et des textes aux Comores, on a qu’une seule envie : continuer dans cette démarche.

En 2019, vous collaborez avec le bassiste Jérémy Ortal et le batteur Fred Girard. Comment le travail se passe-t-il avec eux ?

Eliasse : C’est d'abord une belle rencontre artistique, puis humaine. Comme je suis toujours à la recherche d’un métissage, que ce soit de langues ou de rythmes, cette rencontre était presque évidente.

Avec Fred Lachaize, qui m’a présenté ces deux derniers, on leur a laissés une fenêtre afin qu’ils puissent apporter leurs cultures musicales (rock, blues et autres) tout en essayant de garder la structure de base de mes compos. Le feeling est passé de suite et surtout on est tous à l’écoute des uns et des autres pour qu’à la fin la musique ait raison.

En 2019 paraît votre album "Amaniway". Pouvez-vous nous le présenter en quelques phrases ? A quel point avez-vous changé depuis "Maharaba", à quel point êtes-vous resté le même ?

Eliasse : Pour moi, Marahaba était ma première carte de visite, un album 100% autoproduit depuis l’Océan indien qui m’a permis quand même de rentrer sur quelques belles scènes de l’hexagone comme l’Équinoxes (Châteauroux), le Jam (Montpellier) ou Les Suds à Arles pour ne citer qu’eux ; et de l’Océan Indien comme le Tempo (La Réunion), Donia Festival (Madagascar) ou Samemsa (Maurice).

Artistiquement, c’était un peu une explosion de tout ce que j’avais emmagasiné en moi pendant toutes ces années. Pour moi, je n’ai pas changé avec mon nouvel album ; c’est une continuité. Dans l’art, on doit expérimenter, sortir de ses zones de confort.

On n’est pas fait pour rester dans le même chemin et faire la même chose mais c’est mon humble avis. Je préfère expérimenter, me planter que de faire bien la même chose tout le temps. Et ça tombe bien pour "Amani Way" on a expérimenté, et le résultat est plutôt satisfaisant et encourageant je pense.

De quelle manière l'inspiration vous vient-elle habituellement ?

Eliasse : Je travaille souvent avec la guitare, puis je chantonne sans qu’il y ait vraiment de sens. Comme on dit, " je fais du yaourt", et, selon le groove, je vais choisir le thème qui je pense irait avec. Je n’ai pas de lieu ou de moment spécifique pour créer.

Quels thèmes vous tiennent-ils principalement à cœur ?

Eliasse : Je parle souvent de la politique aux Comores qui reflète celle du monde à une échelle différente. Quand on dit politique, c’est la vie sociale aussi en générale, puisque nous sommes liés à elle (la politique). En parlant de l’environnement par exemple, ça conduit forcément à évoquer la politique.

Ça m’arrive de parler d’amour aussi, mais j’aime bien l’idée de détourner les attentes, comme dans le Titre ENDRA (feat Touré Kunda et Saodaj). Il s'agit d'une chanson d’amour, mais on finit par découvrir à la fin que la femme citée n’est autre que les Comores ! "Nyora" est une chanson « d’amour » pour ma fille sous un autre angle. Je ne me dévoile pas personnellement dans mes chansons, en tout cas pas ouvertement. C’est forcément une partie de moi quand je chante. Pour moi, une chanson est un divertissement - un jeu dans un premier temps, mais aussi un acte social dans un deuxième temps.

Vous avez été percussionniste ou choriste pour Maalesh, Nawal, Mikidache, Mtoroou Baco. Que vous ont apporté ces différentes expériences ?

Eliasse : Travailler avec les aînés, des gens qui ont plus d’expérience que soi, est forcément un enrichissement. En plus, si ces derniers viennent à peu près du « même background », cela te permet un peu de te projeter à travers eux et se dire que c’est possible aussi d’évoluer dans ce chemin. Contrairement aux autres cités ci-dessus, avec Mtoro Chamou on a eu une expérience d’un collectif (Tsenga II) qui fut aussi une très belle expérience artistique et humaine.

En quelques mots, que la musique vous apporte-t-elle dans votre vie, à titre personnel ?

Eliasse : La musique est à mon sens le métronome de la vie. Elle est présente partout à chaque pas de la vie et de la mort. Même le silence en fait partie.

Zoom

Le regard d'Eliasse sur la scène musicale comorienne

Que pensez-vous de la scène musicale comorienne actuellement ? Est-elle assez soutenue et médiatisée à vos yeux ?

Eliasse : La musique ou les musiques comoriennes ne sont pas soutenues ni par l’État Comorien ni par son peuple, mais c’est normal. On a eu la religion (musulmane) qui a exercé une forte pression sur la musique et a freiné un élan - qui aurait peut-être pu propulser les artistes comoriens à une époque. Et peut-être qu’on aurait eu aussi des noms qui « faciliteraient » les chemins aux nouvelles générations et les aideraient à s’accrocher et à essayer de prouver leur talent.

Donc c’est un travail qu’on doit faire aujourd’hui et, heureusement, avec internet, quelques trous se font et permettent de laisser passer quelques rayons de soleil. Dans un futur très proche, je pense qu’on parlera beaucoup plus des artistes comoriens dans le monde que de sa politique qui ne nous fait pas honneur.

Matthias Turcaud

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