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Romans / Cap-Vert

O FIEL DEFUNTO de Germano Almeida

Editorial Caminho L'écrivain cap-verdien fustige dans son nouveau roman la vanité des puissants.

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Le livre O fiel defunto de l'écrivain cap-verdien Germano Almeida se donne comme le récit des amours contrariés de deux femmes qui ont aimé le même homme.

L’une prénommée Mariza a été mariée à l’écrivain Miguel Lopes Maciera, auteur prolifique très connu. Elle en a divorcé après avoir constaté que sa capacité d’écriture - il fait paraître régulièrement deux romans en même temps - nuisait grandement à leur vie maritale et à son désir d’enfant.

L’autre, Matilde, n’a pas de lien conjugal avec lui, elle est l’épouse de Edmundo do Rosario, ami très proche de Maciera et dont elle devient la confidente.

Lors du lancement du dernier ouvrage récit de ce dernier, Rosario tire deux coups de pistolet en plein coeur à l’écrivain qu meurt sur le champ. L’information est immédiatement diffusée par la radio et les chaînes internationales de télévision ; c’est d’ailleurs par ce biais que Mariza, exilée aux USA depuis sa séparation, apprend la nouvelle.

Germano-Almeida

L’écrivain cap-verdien Germano Almeida a obtenu en 2018 le prix Camões, la plus grande distinction littéraire de la lusophonie.

Ces ingrédients auraient pu donner lieu au récit d’une enquête psychologique sur les motivations comportementales des personnages. Il n’en est rien puisqu’au terme de la lecture, le pourquoi de cet assassinat reste entier : « Pourquoi l’as-tu tué ? » demande Matilde. « C’était nécessaire pour mon équilibre psychologique » répond Edmundo (p 123) - ce qui ne permet pas de comprendre son geste.

Une lecture même superficielle suffit à mesurer la dimension ironique de l’oeuvre. Elle vise à saper le statut de l’écrivain et de la littérature et l’image des hommes exerçant le pouvoir politique.

Selon le sens commun, le premier est considéré comme « un peu fou » (pp 21 et 61). Et de fait, quand il commente un de ses romans, « il le résumait en une page qui n’avait souvent rien à voir avec le livre qu’il avait écrit » (p 62).

La dérision est à son comble quand on apprend qu’il intitule un de ses livres O ultimo mugido (L’ultime mugissement) et que « lui-même ne savait pas ce que cela signifiait » (ibid).

Le propre de ces gens est leur aveuglement vis-à-vis de leur situation. Chez Miguel Lopes Maciera, l’écriture est une passion qu’il ne maîtrise pas. Il dit écrire vite car « cela le divertit » (p 8). Parce qu’elle se sent délaissée, son épouse finira par demander le divorce. Après un long temps de repos, il décide de reprendre la plume.

C’est qu’au-delà de sa facilité à concevoir une histoire, Maciera illustre malgré lui le principe de La Rochefoucauld selon lequel « notre vanité n’a pas de limites même quand on feint de faire partie des gens les plus humbles et les plus détachés des richesses du monde » (p 22).

Sa suffisance se manifeste jusque dans son testament, lequel exige la création d’une marche funèbre écrite par le Maestro - compositeur le plus connu sur l’archipel - ainsi que la mise en pratique de la crémation car, écrit-il dans son testament, « je serai le premier à être incinéré » (p 211).

Celle-ci est matière à fustiger les plus hauts représentants du pouvoir politique : Brito suggère que la crémation soit organisée comme « une attraction touristique » (p 247) qui pourrait alimenter les caisses de l’État ; le Président de la République dit vouloir réfléchir à cette proposition.

Mais cela demande du temps. Il faut dissimuler la puanteur ambiante ; le meilleur moyen d’y parvenir est d’enfermer le cercueil dans un frigo ordinairement employé pour conserver le poisson (p 253) ! Pareilles tergiversations ne font pas taire le besoin de manger. Le Président émet le désir de s’alimenter et de prendre un peu de repos, le Premier ministre approuve cette initiative (p 256).

A quoi mènent ces traits ironiques ? Il est clair que ce mode d’expression est sollicité pour faire connaître le point de vue de l’auteur sur l’activité de romancier et sur celle des représentants du pouvoir en place.

Si Germano Almeida prend plaisir à se moquer de celui qu’il nomme à plusieurs reprises « le grand écrivain », c’est qu’il estime que le fictionniste n’est en rien un travailleur comme les autres, qu’il ne peut vivre de sa plume et que, de toute façon, cette activité est très mal rémunérée.

Cette volonté de nier l’exercice littéraire en tant que profession favorise également une mise à distance du champ politique et des divers appareils d’état comme l’Académie des Lettres dont le Président marque de sa présence les funérailles du romancier assassiné (p 248).

Germano Almeida se veut avant tout un observateur des comportements de ses congénères. Cela implique un retrait volontaire vis-à-vis des affaires publiques. « Je ne veux pas fraterniser avec les autorités publiques » écrit Miguel Lopes Maciera (p 212) dans son testament rédigé alors qu’il a décidé de mettre un terme à sa carrière d’auteur (avant de faire paraître un nouveau livre dont le lancement sera le théâtre de sa disparition).

« La fiction ne s’invente pas à partir de rien. Ce n’est que les fabulations de la vie réelle » (p 113). Cette réflexion du protagoniste invite à mettre en relation la biographie du narrateur avec ses options politico-littéraires.

Sans examiner celle-là en détail, on retiendra qu’il n’a jamais été militant du PAIGC, qu’en 1991, il a été élu député de la circonscription de Mindelo sur les listes du Parti pour la Démocratie (MPD), qu’il a quitté ce dernier deux ans plus tard car il jugeait ses dirigeants trop libéraux et que depuis, il s’est éloigné de l’activité politique. C’est dire qu’il est opposé à tout militantisme et que la liberté de penser dont il se veut l’ardent défenseur n’exclut pas un engagement constant en faveur d’une démocratie agissante dans tous les domaines.

Plutôt que de dénoncer les méfaits du colonialisme portugais et d’exprimer la culture créole dans sa langue et ses valeurs, Germano Almeida abandonne cette visée et prospecte l’espace culturel et socio-politique actuel sur le mode de la dérision.

Aujourd’hui il s’agit de montrer les dérives et les contradictions de l’action du Parti en place depuis l’indépendance. Pour cela, il met face à face certaines données factuelles et leur interprétation aussi bien pour l’écrivain que pour les membres du gouvernement. Ce qui implique de la part du narrateur un éloignement assumé par rapport à ces deux instances. Par là, Germano Almeida dessine une figure jusqu’alors inédite de l’homme de lettres cap-verdien.

Refusant tout esprit partisan mais attentif aux moindres faits de la vie individuelle, maritale, sociale, politique, il ne s’enferme dans aucune idéologie ou aucune opinion commune et évolue dans une paratopie, une impossible appartenance à un « milieu » constitué. C’est la condition première de sa capacité de création.

D’où la modernité de son œuvre qui donne à lire le tissu culturel de cette région du monde par le biais d’une écriture radicalement différente de celle de ses prédécesseurs.

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Germano Almeida, écrivain et avocat

Germano Almeida est connu en France par son roman Le testament de M. Napumoceno da Silva Araujo paru aux éditions Sépia en 1997.

Deux de ses livres ont été adaptés au cinéma par Francisco Manso, Testamento do Senhor Napumoceno (1997) et Os dois irmãos (2018).

Il exerce la profession d’avocat à Mindelo.

Pierrette et Gérard Chalendar

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