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Films / Cameroun

FRANK THIERRY LEA MALLE, "ma mère est mon premier héros"

Inception Arts & Com Donner envie d'aller au Cameroun

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Léa Malle nous a beaucoup impressionnés par ses courts-métrages et ses deux longs-métrages poignants et très maîtrisés.

Rencontre avec un homme humble et ambitieux à la fois, qui se confie sur ses projets, ses moteurs, et sa manière de travailler.

Comment tout a-t-il commencé ? Comment t'es-tu intéressé au cinéma ?

Frank Thierry Léa Malle : Enfant, j'avais une passion pour la télé. Dans la petite ville dans laquelle je me trouvais, il y avait un petit cinéma. J'étais passionné de bandes dessinées, de romans. Ensuite, à l'université, j'ai décidé d'étudier les arts du spectacle. J'ai pu faire une filière de cinéma, j'ai créé mon entreprise en 2015, et j'ai commencé à produire.

Quels sont les films qui t'ont le plus marqué ?

Frank Thierry Léa Malle : J'ai vu tout ce qui se voyait à un moment, les films d'action, les films chinois, les films hindous, les films français. J'ai eu un choc professionnel plus grand, en regardant les films d'Asghar Farhadi. C'est un Iranien, d'un pays pauvre qui n'a pas les moyens de faire de grosses productions. Farhadi met beaucoup plus l'accent sur l'écriture, et c'est ce qui m'a marqué. Je n'ai peut-être pas les moyens de faire une production hollywoodienne, donc je vais me concentrer sur l'histoire. On ne pourra pas rivaliser techniquement avec d'autres pays, mais on pourra avoir de grandes histoires.

Qu'as-tu appris à l'université ?

Frank Thierry Léa Malle : C'était essentiellement de la théorie, et de la théorie élémentaire. C'est vraiment après le Master que j'ai commencé à faire de la pratique et à évoluer techniquement. Un stage à Berlin m'a beaucoup aidé également, et m'a fait changer de mindset.

Comment ta famille et tes parents ont réagi quand tu leur as dit que tu voulais faire du cinéma ?

Frank Thierry Léa Malle : Je viens d'une famille très pauvre, j'étais le premier à avoir mon bac, donc ma famille était déjà contente que j'aille à l'université. Le côté honorifique et tous les prix que j'ai reçus ont permis aussi de calmer certaines crises familiales. La reconnaissance des pairs permet un certain positionnement social. Je pense que les gens arrivent à comprendre que c'est mon don.

De quelle manière écris-tu tes scénarios ? Comment l'inspiration te vient-elle ? 

Frank Thierry Léa Malle : Parfois, je suis frappé par une idée, parfois j'en cherche une. Mais je passe beaucoup plus de temps à développer l'idée. Une fois que j'ai l'idée, je rédige facilement. Je garde le même intérêt pour la justice sociale, pour un cinéma qui crée du questionnement – non du jugement, mais du questionnement. J'essaye de créer du changement. Au niveau de la technique, ça évolue au fur et à mesure que j'apprends et que je crée des automatismes. C'est difficile, on essaye toujours d'écrire de manière différente et meilleure par rapport à la dernière fois.

La question du point de vue traverse tes courts-métrages et tes longs-métrages de manière récurrente. Comment cet intérêt pour comprendre différents points de vue t'est-il venu ?

Frank Thierry Léa Malle : Des auteurs comme Alexandre Dumas m'ont beaucoup marqué. Ce qui m'a particulièrement plu chez Alexandre Dumas – l'auteur que j'ai peut-être le plus lu –, c'est la question du point de vue justement. Parfois l'auteur disait : « les auteurs sont priés de prendre en compte ce moment, nous y reviendrons », et puis il en reparlait plus tard. Il montrait la chose avec un autre point de vue, c'était très intéressant, et c'est une écriture qui m'a beaucoup marqué. En Afrique, les informations nous arrivent souvent de manière biaisée, et il est important d'avoir tous les contours de la chose avant de faire un jugement ou une appréciation. C'est un style qui s'installe de plus en plus dans mon écriture, et j'essaye de l'améliorer.

Comment écris-tu tes dialogues ? J'ai l'impression que tes dialogues sont très authentiques, qu'on retrouve des manières de parler typiquement « camerounaises ».

Frank Thierry Léa Malle : C'est un but. Aujourd'hui, dans le cinéma, il y a ce besoin d'identification. Chaque peuple, chaque cinéaste veut montrer au monde son point de vue et son histoire, mais avec l'authenticité de sa culture. Moi, j'aime la manière de parler camerounaise, j'écoute beaucoup les gens, je marche dans les rues, j'observe. Et chaque fois que j'écris, j'essaye de donner une authenticité à mes personnages, pas seulement au niveau de la psychologie, mais aussi, surtout, dans la manière de parler – c'est quelque chose auquel je tiens beaucoup, pour apporter aussi plus d'originalité. Parfois, certains acteurs veulent parler différemment, et je leur dis qu'il faut parler avec son ton, sa personnalité, sa culture. Cela montre que nous, au Cameroun, on a un large potentiel de culture qu'il faut montrer. Le cinéma doit provoquer le voyage. C'est important que les gens qui regardent nos films se demandent : « D'où est-ce que ces gens viennent ? » Si un film peut donner envie à quelqu'un de venir au Cameroun, c'est important.

Je connais la France, je connais le ton corse, je connais le ton ch'ti, je connais le ton parisien, le ton marseillais, alors que je ne suis jamais allé en France ; comme je connais aussi l'accent new-yorkais, l'accent texan sans être jamais allé à New-York ou au Texas, mais parce que les films qui viennent de New-York ou du Texas gardent l'authenticité de ces zones-là. Nos films aussi doivent avoir cette authenticité.

Tournage Accord

Sur le tournage de L'Accord.

Comment diriges-tu tes acteurs ?

Frank Thierry Léa Malle : Je suis vraiment partisan des répétitions. Dans tous mes projets, même mes courts-métrages, j'ai toujours fait des répétitions. Ce temps permet aussi de discuter avec l'acteur ou l'actrice, pour savoir comment ils appréhendent le personnage. L'acteur ou l'actrice doit jouer avec sa personnalité. Je leur dis d'être eux-mêmes, et de travailler ce rôle pour qu'ils deviennent eux-mêmes. Quand on a des acteurs qui ont plus d'expérience, on leur laisse plus de marge, mais l'idée générale est que tout le monde se concentre pour qu'on arrive à un résultat juste.

La scène lors de laquelle les parents discutent de l'argent qu'ils ont reçu pour « dédommager » le viol de leur fille était-elle difficile à tourner ?

Frank Thierry Léa Malle : Les acteurs étaient dans leur rôle, on avait fait quatre mois de répétitions. C'était une scène assez émotive, ils étaient vraiment dans leur personnage. C'était une scène puissante, et j'ai beaucoup aimé.

Comme vous privilégiez les répétitions, cela revient-il à dire que vous ne faites que peu de prises ?

Frank Thierry Léa Malle : Il y a des acteurs qui sont très bons, très justes et très cohérents, donc on fait très peu de prises. Les répétitions permettent d'avoir des automatismes, également pour les techniciens. On a fait L'accord en 30 jours. On a commencé le 2 août et on a fini le 2 septembre. On n'a pas fait de retournage, contrairement à Innocent(e). Au fur et à mesure qu'on travaille, on évolue.

Tous les prix que tu as a obtenus te permettent-ils d'obtenir plus de financements pour ton prochain film ?

Frank Thierry Léa Malle : C'est ce que j'espère, mais, malheureusement, ce n'est pas vraiment le cas. On est en train de monter des dossiers de sponsoring pour le troisième film. Mais ce n'est pas toujours le cas. On n'a pas vraiment de partenaire clair pour ce film-là. J'ai eu 50 prix, mais il n'y en a que 2 ou 3 pour lesquels j'ai obtenu de l'argent. On va attendre mi-novembre pour maximiser la com. Tout est à faire pour le cinéma camerounais. Il faut refaire le mindset du public, des sponsors, des mécènes. Les gens n'ont plus l'habitude de financer des œuvres cinématographiques. Nous sommes des sentinelles qui essayent de relancer la chose.

Mais es-tu satisfait des retours que tu as eus ?

Frank Thierry Léa Malle : Oui, les gens ont beaucoup aimé le film en général. Près de 6 000 personnes sont allées en salles au Cameroun. Entre les projections payantes et gratuites, plus de 10 000 personnes. Les gens se reconnaissent souvent dans le film, et aiment le film.

Cependant, le film n'a été projeté que dans deux grandes villes au Cameroun, et, là aussi, c'est une question de financement. En tout cas, on est très satisfaits, on a eu beaucoup de très bons retours. Mais ce qui est revenu, c'est qu'on ne devrait pas faire que des drames. Dans L'Accord, les gens aimaient les parties qui faisaient rire. Là, justement, on est en train de préparer une comédie. J'ai fait trop de drames, les gens ont pleuré... On a traité beaucoup de sujets très durs, donc là on va faire un film plus léger, et peut-être plus de spectateurs vont le voir encore.

Quand le tournage aura-t-il lieu ?

Frank Thierry Léa Malle : Entre mars et avril 2023. Il faudra caler les répétitions, trouver les partenaires...

Un thème revient souvent dans tes longs-métrages et tes courts-métrages : la place de la femme. Comment ton intérêt pour ce thème t'est-il venu ?

Frank Thierry Léa Malle : J'ai grandi avec une maman institutrice. Mon papa n'était pas souvent là. Et je connais beaucoup de mères célibataires qui se battent et qui sont des commerçantes et de grandes dames. La société voudrait injustement leur attribuer un second rôle. Ma mère est mon premier héros, et je connais beaucoup d'autres héroïnes dans la ville d'où je viens, qui sont des grandes dames et qui se battent. C'est important de donner à la femme la place qu'elle mérite. Quand les femmes sont leaders, on voit les choses avancer beaucoup mieux. Il faut faire preuve d'honnêteté intellectuelle.

Zoom

Se battre pour soi, mais aussi pour les autres

Penses-tu que tes films au Cameroun peuvent donner envie à d'autres jeunes de se lancer également dans le cinéma ?

Frank Thierry Léa Malle : On défend des jeunes qui s'inspirent de nous et qui attendent de nous qu'ils puissent travailler davantage pour qu'ils puissent également travailler et même nous dépasser, ce serait mieux !

Tu n'as pas le temps d'être jeune, tu es aussi un père et un grand frère. Il faut non seulement se battre pour soi, mais aussi se battre pour tous ces jeunes-là. Aujourd'hui, même si on voulait abandonner, on ne le pourrait pas. On est responsables de ces jeunes-là. Beaucoup de jeunes m'écrivent tous les jours en me disant qu'ils ont envie d'être comme moi ou de travailler avec moi, et ça fait que je travaille davantage pour pouvoir honorer cette position-là.

Matthias Turcaud

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