MUNYAL-Djaïli-Amal

Romans / Cameroun

MUNYAL, le cri d'alarme de Djaïli Amadou Amal

Editions Proximité Un seul mot pour sceller le sort de femmes réifiées

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Suite à Waalande, l'art de partager un mari en 2010, et Mistirijo, la mangeuse d'âmes en 2013, Djaili Amadou Amal nous revient ici avec Munyal, les larmes de la patience, auréolé en mai 2019 du Prix de la Fondation Orange, notamment synonyme d'une dotation de 6 500 000 F CFA (ou 10 000 euros).

Ce troisième roman s'impose comme un récit âpre et oppressant, épousant les points de vue de trois jeunes femmes musulmanes dans la ville de Maroua au Cameroun - Ramla, Hindou et Safira. Djaili Amadou Amal choisit de leur donner la voix, en en faisant les narratrices successives d'histoires qui se répondent et s'avèrent, en fait, sensiblement les mêmes.

Celles de femmes passives, complètement inféodées à des pères, oncles et maris surpuissants ; quasi assignées à résidence dans des prisons dorées, ne pouvant même pas étudier le plus souvent - l'obtention du bac relevant, dans ces conditions, du luxe ou de l'effronterie.

MUNYAL-Djaïli-Amadou-Amal

Leurs vies - et celles de leurs mères qui se reconnaissent en elles, à l'instar d'Amraou, mère d'Hindou - peuvent, au fond, se résumer à un seul mot, cruel et acéré, qui revient de manière très répétée, tel une incantation ou plutôt une torture, et se retrouve même dans le titre : " Munyal ".

Munyal, en langue peule, veut dire patience, endurance, tolérance, persévérance, maîtrise de soi, mais aussi, on le voit, résignation, étouffement, absence de liberté et de prise d'initiative, privation, souffrance, tristesse et "larmes" donc, directement associées à ce terme dans le titre.

L'écriture nous immerge dans un microcosme étouffant, coercitif et tragique où le manque de perspectives et de solutions de femmes acculées se révèle flagrant. Fuir est peu réaliste - la fugue d'Hindou à Ghazawa se solde par un échec - se suicider également inenvisageable - vu les effets corollaires qui s'enclencheraient derechef, notamment sur la mère concernée.

Par des répétitions bien senties et justifiées, un côté sec et implacable dans la conduite du récit et même la construction de ses phrases, Djaïli Amadou Amal nous rend clairement perceptible la détresse de ces femmes, auxquelles on ne laisse aucune marge pour écrire leur trajectoire propre, et ce à différentes générations - les "anciennes" ne réprimant leurs pleurs qu'avec peine lors de nouvelles noces arrangées, se rappelant alors des leurs.

L'autrice camerounaise dénonce avec courage un système redoutable, fait de coutumes sclérosées jamais mises en doute, pareil à une machine à broyer sans merci les êtres et les destins. Amadou Amal épingle de même les violences physiques et psychologiques liées à ce système - à l'image du personnage de Moubarak, qui manque de peu de tuer sa propre épouse alors qu'il est saoul et en proie à la drogue - et généralement perçues avec laxisme et indulgence, comme dans le cas précis.

La disproportion dans le traitement des deux sexes saute vraiment aux yeux - les hommes violant allègrement les règles du "pulaaku" (système de valeurs socioculturelles des peuls) sans aucune conséquence, les femmes se voyant copieusement punies et insultées au moindre écart.

On assiste à la façon dont cette organisation transforme et détériore radicalement les individus - à la manière des vengeances machiavéliques de Sarafi à l'égard de sa co-épouse Hindou sur laquelle elle s'acharne seulement parce qu'il s'agit de sa co-épouse avant de le regretter amèrement.

Munyal, les larmes de la patience s'avère de sorte un livre violent, parfois difficilement supportable pour les lecteurs sensibles, mais également nécessaire, urgent, important - tel un réquisitoire, une démonstration contre les conditions inhumaines auxquelles ces femmes-là, et tant de femmes à travers elles sont assujetties sans pitié.

Remarquons quand même une légère note d'espoir puisque dans le dénouement, Ramla, répudiée par son mari Alhadji, aurait rejoint son amoureux Aminou, auquel elle était initialement destinée et avec lequel elle projetait de s'épanouir en Tunisie, lui comme ingénieur, elle comme pharmacienne.

Malgré la dureté des réalités dépeintes, Djaïli Amadou Amal ménage aussi des moments de respirations ponctuelles ou de poésie certes emplies de tristesse, comme dans le passage suivant, la veille du mariage de Ramla :

"Une envie folle de voir la lune, de contempler les étoiles me submergea. Oui je les reverrai certainement de là où je serai, mais auront-elles le même éclat ? Et l'air ? Sera-t-il toujours aussi pur ? Et le vent léger qui soufflait entre les feuilles en chantant un doux fredonnement ? Sera-t-il aussi chargé de senteurs fraîches et délicates ? Et le sable aux grains fins, qui se déplaçait avec moi, semblant vouloir s'attacher définitivement à mes pas, sera-t-il toujours aussi doux sous mes pieds, aussi amical dans cette demeure étrangère qui demain sera mienne ?"

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Le Prix Orange du Livre en Afrique

Ce Prix entend récompenser un livre d'un auteur africain, publié par une maison d'édition sise sur le continent et écrit en langue française.

Pour cette première édition, cinq comités de lecture ont sélectionné six romans parmi cinquante-neuf titres parus entre le 1er janvier 2017 et le 30 octobre 2018 ; 39 maisons d'édition différentes se sont vues représentées.

Le jury présidé par Véronique Tadjo et composé de Valérie Marin La Meslée, Nicolas Michel, Mohamed Mbougar Sarr, Wilfried N'Sondé, Michèle Rakotoson, Kouam Tawa et Fauzia Zouari, a également distingué A l'orée du trépas de Khalil Diallo, Même pas mort de Youssouf Amine Elalamy, La Rue 171 de Pierre Kouassi Kangannou, Chairs d'argile de Salima Louafa et L'Amas ardent de Yamen Manaï.

A noter que les six auteurs finalistes viendront présenter leur livre respectif lors du festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo du 8 au 10 juin prochains.

Matthias Turcaud

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