Claire-Diao

Films / Burkina Faso

CLAIRE DIAO, transmettre le cinéma africain

"Tant qu'il y a du public, le cinéma n'est pas mort !"

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Distributrice et critique de cinéma chevronnée, Claire Diao ne ménage pas ses efforts pour rendre plus visibles les films du continent africain, au sens large. 

Rencontre avec un héraut passionné.

Comment le cinéma s'est-il imposé dans votre vie ? 

Claire Diao : Très tôt, puisque durant mes études je me suis très vite orientée vers le cinéma. Au lycée, j’ai suivi une option cinéma puis à travers des stages professionnels – dont un au centre Georges Méliès, qui s’appelle maintenant l’Institut Français de Ouagadougou. Par la suite, j’ai opté pour des études cinématographiques et audiovisuelles en France et à Londres, et je me suis spécialisée dans les cinémas d’Afrique via mes mémoires de recherche.

Quel a été votre premier choc par rapport au cinéma africain ?

Claire Diao : Le premier choc lié à l’Afrique, ça a été le Fespaco. Le Burkina Faso est le pays de mon père, j’ai la double nationalité, et je me suis retrouvée dans ce bain cinématographique, au milieu de centaines de réalisateurs, d’acteurs et d’actrices qui avaient tous l’air de se connaître.

Ça avait l’air d’être une grande famille, on enchaînait les projections, les salles étaient pleines et j’étais assez hébétée devant ce parterre de professionnels. Je me disais : Pourquoi on n’entend jamais parler de ce festival ? Pourquoi on ne sait pas qu’il y a autant de films ? Pourquoi on ne sait pas qu’il y a autant de cinéastes ? Etant moi-même fille de burkinabè, j’étais un peu fâchée contre moi-même d’avoir omis dans ma tête que le Fespaco était un grand rendez-vous cinématographique d’Afrique, pas seulement du Burkina.

C’est pour cela qu’après, dans mes études ou professionnellement, j’ai passé mon temps à rattraper cette honte, on va dire, et à rendre hommage à tous les professionnels qui œuvrent depuis des décennies pour faire connaître leurs points de vue, leurs cultures sur le cinéma et sur les écrans mondiaux.

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Selon vous la cinéphilie a-t-elle baissé ou augmenté au Burkina Faso, depuis la période de vos études ?

Claire Diao : Je pense qu’elle s’est diversifiée. Il y avait avant beaucoup de salles de cinéma au Burkina. C’est un des rares pays africains à vraiment avoir une culture des ciné-clubs au niveau des lycées et des universités. La fermeture des salles a contraint les gens à se tourner vers la télévision et les VCD, les ancêtres des DVD, et aujourd’hui vers le câble satellite. Le mode de consommation des films a simplement différé, il me semble, par rapport à l’époque où c’était une grande sortie d’aller au cinéma, et tout le monde faisait la queue. Il existe encore des salles au Burkina Faso, et il y a encore du public qui se déplace en dehors du Fespaco pour voir des films. En général cela concerne des films low-budget qui se calent sur Nollywood, mais il s’agit de contenu burkinabè, ce que le public burkinabè apprécie.

D’un autre côté, cependant, on trouve aussi des spectateurs connectés au monde, et carburant à la Wifi ou aux streamings, ou tout simplement aux chaînes de télévision. Beaucoup regardent par exemple « Maîtresse d’un homme marié », la série sénégalaise qui cartonne, des télé-novelas, ou le dernier blockbuster du moment.

La cinéphilie s’avère en tout cas très diversifiée, et l’amour du cinéma n’est pas perdu, parce qu’encore en 2019 les salles du Fespaco étaient pleines à craquer, et les gens se battaient pour rentrer. Je me dis que tant qu’il y a du public, le cinéma n’est pas mort.

Quels souvenirs gardez-vous de la dernière édition du Fespaco ?

Claire Diao : Je garde un souvenir partagé. D’un côté, le public était là, et il y avait beaucoup de monde, donc c’était un plaisir. Après, d’un autre côté, moi qui l’avais toujours couvert en tant que journaliste, ça a été une première, car je l’ai cette fois couvert en tant que distributrice. J’avais des films en compétition, dont un court-métrage qui a remporté le Poulain de bronze du documentaire, "Tata Milouda" de Nadja Harek.

Interview d'Angèle Diabang, réalisatrice d' "Un air de kora", Poulain de bronze du court-métrage de fiction au Fespaco 2019, et faisant également partie du catalogue de "Sudu Connexions"

A cette occasion, j’ai vu l’envers du décor, en ce qui concerne l’acheminement des copies de films vers les salles de cinéma, ou quand on se rend compte à une demi-heure de la projection que la copie n’a pas été livrée à la salle de cinéma… Les gendarmes partent alors, toutes sirènes hurlantes, près du siège du Fespaco pour récupérer la copie. Il s’agit après aussi de savoir comment faire participer le jury et la salle, parce que la copie n’est pas encore arrivée ! Je me suis aussi rendue compte à quel point c’était difficile d’acheminer les films jusqu’à la salle. Il ne suffit pas d’être annoncé dans le catalogue, il faut rester sur le qui-vive à tout instant, et je pense que cela a complété la vision que j’avais jusqu’alors du festival.

En tant que pure « festivalière », j’avais moins cette notion-là de l’organisation, de la projection et de ce stress de chaque réalisateur – « Est-ce que mon film est projeté dans la bonne copie, dans le bon format, avec les bons sous-titres ? Est-ce qu’il n’y a pas une faute de son ? Est-ce qu’il n’y a pas une coupure dans l’image ? Et donc, est-ce que je peux vraiment livrer ce que je viens de faire au public ? » Je trouve qu’on minimise souvent les aspects techniques lors d’une projection pendant un festival, alors que c’est pourtant rendre hommage au dur labeur de chaque cinéaste qui, parfois, met plusieurs années à tourner et finaliser son film.

Sur quels critères choisissez-vous vos films à Sudu Connexions ?

Claire Diao : « Sudu » veut dire « maison » en peul, et « connexions » pour connecter les réalisateurs et producteurs de films avec les programmateurs ou diffuseurs qui sont toujours à la recherche de nouveaux contenus, et qui souvent ont peu de liens avec le continent et ne savent pas où trouver les films et les artistes. L’idée était donc de faire le pont et d’être l’intermédiaire entre les deux. Il se trouve qu’il y a, sur le continent, beaucoup de talents et beaucoup de très bons films, mais qui n’ont pas de distributeurs. Beaucoup de producteurs se retrouvent ainsi à devoir faire la distribution eux-mêmes. Il y a beaucoup de méfiance malheureusement entre les uns et les autres. Il ne faut pas oublier que ce milieu ressemble un peu à un western. Beaucoup de gens doivent de l’argent à d’autres.

« Sudu » ambitionne donc de mettre au service notre professionnalisme, notre carnet d’adresses et notre transparence pour que les films concernés soient vus mais deviennent aussi rentables et que le producteur ait de l’argent pour continuer à produire. Au niveau de notre catalogue, on distribue aussi bien des courts que des longs-métrages, de la fiction, du documentaire et des films expérimentaux. Je pense que notre ADN est avant tout de défendre des cinéastes africains et de la diaspora, car on trouve beaucoup de cinéastes qui font des films en Afrique, mais très peu de plateformes qui mettent vraiment en valeur les cinéastes du continent et de leur diaspora, qui – de leur côté – ont fréquemment du mal à se connecter, à trouver les bons réseaux et les recettes conséquentes pour leurs films.

Concrètement, il s’agit souvent de films repérés en festivals, et de fidélité avec des cinéastes. On est régulièrement amenés à travailler sur deux ou trois films d’un même réalisateur, ou plusieurs œuvres produites par un même producteur. Après, on se laisse guider par nos coups de cœur. On ne s’amuse pas à distribuer des films qui ne nous plaisent pas vraiment. Notre ligne éditoriale concerne surtout le cinéma d’auteur, et des œuvres pour lesquelles on a envie de travailler main dans la main avec le producteur ou la réalisatrice.

Le catalogue de courts-métrages de "Sudu Connexions" : http://www.sudu.film/court-metrage

A votre connaissance, quand est-ce que les tournages vont-ils reprendre sur le continent ?

Claire Diao : Cela va vraiment varier d’un pays à l’autre. Il y a encore des pays sous couvre-feu, il y a des pays où l’on compte encore des restrictions sanitaires. Cela va dépendre, je ne peux pas avoir une réponse collective. A mon avis, les équipes vont surtout se concentrer sur la post-production. Dans une salle de montage, on est plus coutumièrement confinés disons, mais pour les tournages, cela va dépendre. Ce sera d’ailleurs le sujet de notre prochain numéro d’Awotélé !

Quels films africains attendez-vous le plus impatiemment ?

Claire Diao : Je suis très curieuse de tout ce que Netflix veut faire du côté africain, puisqu’ils attendent actuellement des nouveaux contenus. En ce qui concerne les longs-métrages, j’ai la chance de faire partie du comité de sélection de la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes, donc j’ai pu voir ainsi cette année beaucoup de productions provenant d’Afrique qui ne sont pas encore sorties. Après, j’attends plutôt des surprises, ceux dont on ne savait pas qu’ils préparaient des films et qui vont sortir du bois à l’issue du déconfinement.

Vous avez d’autres pistes pour rendre les films africains encore plus visibles ?

Claire Diao : C’est en réflexion, encore et toujours, notamment avec Awotélé, notre revue de cinéma panafricaine que nous avons créée en 2015. On a des collaborateurs un peu dans toute l’Afrique. Il s’agit d’une revue bilingue français-anglais, puisqu’on a justement aussi envie de décloisonner cet univers francophone et cet univers anglophone. Là, on travaille actuellement sur une revue digitale et sur papier, éditée trois fois par an, à l’occasion du Fespaco et des festivals de Carthage et Durban. En parallèle, on a aussi développé un blog. On a une contributrice de la revue basée à Ouagadougou, Marie-Laurentine Bayala, grâce à laquelle on peut avoir des contributions quotidiennes et suivre l’actualité. J’espère qu’on pourra développer ce blog encore davantage, et atteindre un public élargi, notamment par le biais des réseaux sociaux.

Quel bilan tirez-vous de l’émission « Ciné le Mag » dans laquelle vous promouvez également le cinéma africain ?

Claire Diao : Je pense que toute plateforme qui permet aux cinéastes d’être vus et entendus s’avère toujours bienvenue. Je sais que pendant très longtemps Catherine Ruelle en avait une sur RFI. Cette émission s’est malheureusement arrêtée quand elle est partie à la retraite. Elle s’est développée sous une autre forme, avec d’autres journalistes, mais ce n’était plus un rendez-vous avec des cinéastes.

Les cinémas d’Afrique ont souvent été présents sur les sites Internet spécialisés, mais en ce qui concerne les médias « mainstream » ils ne s’intéressent soit pas à l’Afrique, soit pas au cinéma. Même les chaînes nationales n’ont pas forcément de chaîne dédiée spécialement au cinéma, et c’est bien dommage – à l’exception, certes, de « Ciné Art Togo », créée par Israël Tounou, qui invite des professionnels à parler du cinéma. Au niveau médiatique, il se révèle donc compliqué de trouver des espaces dans lesquels on peut vraiment parler de cinéma.

La proposition de Canal + de diffuser « Ciné le Mag » fut donc bienvenue, surtout que c’est diffusé le samedi soir, en prime-time, et que c’est plusieurs fois rediffusé tout au long de la semaine. L’émission permet de parler des propositions de la chaîne, mais aussi des sorties en salles et surtout des professionnels qu’on peut inviter en plateau. J’avoue que le temps de parole de l’invité est finalement assez limité, on aimerait qu’il ait beaucoup plus d’espace pour analyser tous les films de sa carrière par exemple, ou peut-être même faire intervenir des personnes qui témoigneraient de son parcours.

Là, pour l’instant, on est en plateau, et la parole est donnée à l’invité lors d’une interview, mais je suis quand même déjà très contente ! On a déjà fait 82 émissions jusqu’à présent, autrement dit ce furent 82 opportunités de parler de ces cinémas-là. J’espère que ça donnera envie à d’autres chaînes de créer d’autres émissions, et surtout au public de regarder leurs films.

Quels seraient vos films africains préférés de tous les temps ?

Claire Diao : En général, je déteste cette question, parce que ça fait des jaloux (rires) ! Avec la hiérarchie, certains diront « Pourquoi eux, pas moi ? » ! Je dirais qu’il y en a beaucoup. A titre personnel, j’aimerais surtout qu’on puisse faire revivre tous les classiques et les films du patrimoine, les films en tout cas qui ont marqué une époque. Si le jeune public pouvait de nouveau les découvrir en salles et sur les écrans, ce serait magnifique. Je sais que plusieurs pays ont mis en place, pendant le confinement, une valorisation des œuvres locales – j’ai appris que ça avait été le cas au Niger et au Burkina Faso – en diffusant des œuvres nationales à la télévision nationale, et je trouve qu’il faut vraiment continuer ces initiatives, qui ne devraient pas se réduire à des évènements propres au Covid !

Après, pour continuer à répondre de manière biaisée à votre question, j’encourage aussi toute la jeune génération, celle qui vient avec le digital et qui a commencé à faire des films dans les années 2000. Dans cet esprit, j’ai d’ailleurs créé un programme de courts-métrages itinérant, qui s’appelle « Quartiers lointains », dont le but est de diffuser une année des films d’Afrique et une année des films de la diaspora, uniquement des courts-métrages et qu’on diffuse en France, aux Etats-Unis et dans les pays d’Afrique. Nous préparons à présent la sixième édition, qui sera afro-futuriste, et permettra de donner la parole à plusieurs talents du continent sur la science-fiction, l’appropriation de cet imaginaire… Beaucoup ont parlé de « Black Panther », cette superproduction américaine tournée ou inspirée par l’Afrique, mais là il s’agira vraiment de voir comment l’Afrique elle-même s’empare de ses mythologies et de son imaginaire, du fantastique, à travers le cinéma.

Note de la rédaction : On doit également à Claire Diao l'ouvrage "Double Vague, le nouveau souffle du cinéma français", Ed. Au Diable Vauvert, 2017, sur un "cinéma-guérilla" apparu en France depuis les années 2010, à savoir des films tournés en banlieue par des réalisateurs souvent issus de l'immigration, sans budget conséquent et autoproduits - comme Jean-Pascal Zadi, Djinn Carrénard, ou Rachid Djaïdani.

Conférence sur la représentation des noirs dans le cinéma français

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Clément Tapsoba et son héritage

Comment l’Association des critiques burkinabè est-elle née ?

Claire Diao : L’Association des critiques de cinéma du Burkina a été créée par feu Clément Tapsoba, qui nous a malheureusement quittés récemment, quelques mois après Emmanuel Sama, un des autres fers de lance de cette association. C’étaient les deux plus grands critiques du cinéma, et l’association est née sous l’impulsion de Clément Tapsoba.

Il s’agissait de créer des ateliers de cinéma, participer à la dynamique de la Fédération africaine des critiques de cinéma, fondée en 2004 à Tunis et dont Clément Tapsoba était le premier président. Tapsoba avait enfin aussi initié la semaine des rencontres cinématographiques de Ouagadougou, dont l’objectif était de se concentrer sur le cinéma burkinabè. Malheureusement ces rencontres n’ont pas connu beaucoup d’éditions.

Le nouveau président est Justin Ouoro, et nous avons aussi un secrétaire dynamique et très dévoué en la personne d’Abraham Bayili. J’espère de tout cœur qu’on pourra développer davantage d’évènements autour du cinéma et de réflexions critiques en dehors du Fespaco, qui mobilise les professionnels à travers l’Afrique entière. Or, je pense que nous avons beaucoup de choses à faire à l’échelle du Burkina Faso, en travaillant notamment avec les ciné-clubs, en animant des projections et en menant tout un travail critique voire même historique autour de la cinématographie burkinabè.

Matthias Turcaud

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