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Albums / Burkina Faso

ENTOUKA, quand "valeurs" rime avec "bonne humeur" !

Ou du rap mandingue !

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Altermondialisme, défense de la nature et défense des plus démunis.

Nous joignons Rodolphe et Bilal par appel WhatsApp, alors qu’ils boivent un café dans le kiosque de Abdoul Raouf à Boromo.

Rencontre avec deux musiciens citoyens et amoureux d'Afrique...

Pourriez-vous nous présenter le groupe Entouka ?

Rodolphe : L’amitié entre Bilal, Zacharie et moi-même a démarré en 2012, et a plus tard donné naissance au groupe. Zacharie est guitariste, rappeur et chanteur ; Bilal est rappeur, et moi-même je suis percussionniste, flûtiste. Nous sommes tous les trois compositeurs et férus de musiques mandingues.

Bilal : Zach et moi, on avait chacun un groupe de rap, et on chantait sur des versions instrumentales, des beats qu’on trouvait sur Internet. En rencontrant Rodolphe, percussionniste qui jouait dans un groupe afro-reggae, on a eu l’idée de mélanger le hip-hop contemporain avec une musique plus traditionnelle et instrumentalisée.

Entouika-groupe-musique

Quels sont vos thèmes de prédilection ?

Bilal : L’altermondialisme, la défense de la nature et des plus pauvres, et les relations humaines, notamment. Notre musique se veut « consciente », et entend, comme le dit notre slogan : « faire bouger les fesses et les idées ».

A travers une musique festive et plaisante à écouter, on essaye de faire évoluer les consciences sur des questions d’exploitation de la nature par l’homme, et d’exploitation de l’homme par l’homme. On veut aussi être en phase avec les problématiques de notre temps. Nous avions par exemple fait une chanson il n’y a pas longtemps, où nous disions que l’homme était malade et qu’il fallait chercher l’antidote, et c’était juste avant le coronavirus ! Peut-être c’est à cause de nous aussi (rires).  

Pourquoi ce nom, Entouka ?

Bilal : On cherchait d’abord un nom qui représente l’Afrique bien, et « En tout cas » est une expression très utilisée en Afrique. En même temps, on voulait un nom francophone, comme le groupe a été formé en France. On aime aussi ce qu’exprime cette tournure : le fait de garder sa ligne de conduite face à l’adversité, quoiqu’il arrive.

De quelle manière travaillez-vous ?

Rodolphe : On essaye d’avoir une idée générale avant de commencer, ensuite on laisse place à la créativité des musiciens et des chanteurs. On a une idée directrice qu’on laisse fleurir. Quand elle passe par les mains de tout le monde, elle trouve sa forme.

Comment écrivez-vous ?

Bilal : On peut faire de l’improvisation une fois sur scène, on improvise toujours, mais nos morceaux sont écrits, très écrits de A et Z, et cela prend d’ailleurs souvent beaucoup de temps. Deux scénarios peuvent se présenter : soit je commence à écrire et on met de la musique dessus après ; soit la musique est là, et les paroles viennent se greffer dans un deuxième temps. On peut travailler dans les deux sens.

Au niveau de l’écriture de la musique, certaines parties sont des compositions, mais on reprend aussi des thèmes de la musique mandingue et de la musique d’Afrique de l’Ouest, des morceaux libres de droits et qu’on adapte – comme, d’ailleurs, la plupart des groupes ici.

Où vous êtes-vous produits pour l’instant, au Burkina ? 

Rodolphe : A Bobo-Dioulasso et à Boromo, pas encore à Ouagadougou…

Bilal : Oui, pour l’instant dans un festival à Bobo-Dioulasso et à Boromo dans un maquis. Avant cela, entre 2017 et 2019, on a fait plus de cinquante concerts dans la région de Montpellier et de Nîmes – avec une autre formation à l’époque, mais c’était déjà le groupe Entouka, et on a gagné plusieurs tremplins musicaux. Notre rêve était de venir ici et de jouer avec de vrais musiciens mandingues, et c’est cette année qu’on a seulement pu le faire. 

Vous vous impliquez également dans le projet de « l’Artemisia de Boromo ». C’est la continuité des valeurs que vous défendez déjà avec Entouka ?

Bilal : Oui, on peut le dire comme ça. On a cherché les défauts de ce projet, mais on n’en trouve pas pour le moment. On n’a pas inventé ce projet, ça nous est tombé dessus. On a trouvé les bonnes graines, et on est entourés par les bonnes personnes, c’est aussi la bonne période avec le Covid qui a rendu l’Artemisia très célèbre. On peut donc dire que les étoiles se sont alignées…

Comme on est bloqués ici, et comme aussi les modes de consommations alternatives nous intéressent beaucoup, en particulier les médecines alternatives et les médecines par les plantes, ainsi que la consommation locale, nous nous engageons volontiers pour « l’Artemisia de Boromo ».

C’est de surcroît inscrit dans notre ADN. Nous n’avons jamais été des musiciens qui ne font que de la musique. Nous avons toujours fait d’autres métiers en parallèle pour nous inspirer, cela fait partie de notre démarche artistique et vient beaucoup nous nourrir.

L’Artemisia est aussi représentée par des comédiens burkinabés… Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Bilal : C’est un projet encore en démarrage, mais il s’agit de personnes habituées à faire de la sensibilisation, par exemple par rapport au VIH, à l’utilisation des moyens de contraception, ou pour lutter contre les grossesses précoces en milieu scolaire. Quand ils ont entendu parler de l’Artemisia, avant nous déjà, ils avaient proposé de faire de la sensibilisation par le théâtre.

Quel regard portez-vous sur la scène musicale au Burkina, en termes de structure et de valorisation des artistes ?

Bilal : Il faut déjà parler du potentiel énorme. J’ai coutume de prendre l’exemple du football. Certains disent que trop de Noirs ou d’Africains jouent au football, alors que si le recrutement était mieux fait, il y en aurait encore bien plus ! Pour la musique, c’est la même chose s’il y avait les structures adéquates et une volonté politique de mettre plus en valeur la culture. On trouve qu’il y a bien plus de talents ici qu’en France ou qu’en Europe. Ici, j’ai l’impression qu’il y a cent fois plus de musiciens, de chanteurs, de danseurs, de comédiens ou d’artistes que dans l’hexagone, par exemple. Après, 1 % seulement arrive à en vivre, et 99 % galèrent, un peu comme d’habitude… 

Nous, on vient de zones rurales en France, de villages dans le sud près de Montpellier où existent quelques groupes de musiques, mais, ici, rien à voir : on trouve des artistes à tous les coins de rue. Même au moment où je te parle, un jeune rappeur guinéen est en train de nous écouter ! Le quartier pullule de rappeurs, de reggaemans ou de danseurs ! Le théâtre et la comédie s’avèrent aussi très représentés, beaucoup plus ce qu’on pourrait croire - ce qui nous a étonnés.

Comment avez-vous vécu la pandémie du Covid-19 ? Avec recul et humour, ou comme une tragédie ?

Rodolphe : Comme dit Bilal, au Burkina Faso, il y a eu plus de chansons sur le Coronavirus que de victimes… Il y a eu des quarantaines, des couvre-feux et des isolations ici, mais à Boromo, par exemple, il n’y a pas eu de victimes, on a été un peu épargnés. On est cela dit restés en contact avec la France et le reste du monde, et on a quand même vu que le problème était intense dans d’autres contextes et que beaucoup de gens en ont souffert, y compris chez nos proches en France. Dans la famille de Bilal, certains ont été atteints par le virus et s’en sont sortis, mais c’est vrai qu’ici, au Burkina Faso, on a regardé ça avec du recul et on n’a pas compris tout ce qui se passait ailleurs, vu le nombre de victimes très peu élevé. Cinquante décès ont été recensés, et on est persuadés que la plupart ne sont pas morts de ça. Le nombre de décès officiels a d’ailleurs diminué, quand les autorités s’en sont rendu compte. Des scandales ont éclaté à ce propos, comme pour une députée qui était en fait décédée pour une autre raison.

Bilal : On est passés comme tout le monde par une période de peur et d’inquiétude, et puis on a pu relativiser plus vite qu’en France. Aujourd’hui, quand on parle du Corona Virus dans les rues de Boromo ou de Bobo-Dioulasso, les gens éclatent de rire… La population burkinabè sait souvent qu’il s’agit d’une manipulation. Non pas que la maladie n’existe pas, mais le monstre politico-médiatique qui en a résulté fait bien rire tout le monde, et les gens sont d’ailleurs habitués de se faire voler et manipuler au quotidien par les politiciens. La réaction de départ a été la même qu’en France, mais on a pu dédramatiser plus vite et passer plus rapidement à de l’humour.

Quel est votre programme dans un futur proche ?

Rodolphe : Ce vendredi (24 juillet), nous allons finaliser l’enregistrement de trois titres dans un studio de Ouagadougou, pour former une maquette. Nous les avons enregistrés avec des musiciens de Bolomakote, le quartier traditionnel des musiciens mandingues de Bobo-Dioulasso. Pour un des trois morceaux, nous avons réalisé un clip que nous voulons sortir aussi, déjà sur Internet. 

Bilal : Ensuite, nous allons essayer de trouver du travail et de nous produire sur d’autres scènes au Burkina Faso. Comme dans l’ensemble des acteurs du milieu culturel, on reste quand même dans le flou. Le plus important pour nous reste bien sûr de réussir à présenter notre travail. En attendant, on poste mais on est impatients de remonter sur scène.

Remerciements chaleureux à Bilal et Rodolphe du groupe Entouka, ainsi qu'à Sébastien Turcaud pour la médiation.

Zoom

Sources d'inspiration

Quels sont vos artistes fétiches et vos sources d’inspiration principales en Afrique ?

Rodolphe : Il y a tellement de grands artistes qu’on a écoutés à longueur de journée ! On peut parler de Salif Keita, ou d’Oumou Sangaré en particulier, mais aussi du groupe guinéen Les Espoirs de Coronthie. On les a vus en concerts, et on les suit depuis longtemps, comme on a aussi des connexions avec des musiciens guinéens en France. La musique moderne nous influence aussi, comme Floby…

Bilal : Sidiki Diabaté… Oui des musiciens traditionnels, modernes aussi, et si on devait citer un seul groupe, ce serait les Espoirs de Coronthie, dans l’esprit du boys band. Autrement, je lis énormément, depuis que je suis petit, et j’écoute aussi énormément de musique, dont du rap français également. Sinon, au niveau des autres sources d’inspiration importantes, on peut citer Thomas Sankara.

 

Matthias Turcaud

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