Yaka-Pepetela

Romans / Angola

YAKA de Pepetela, une saga ample et majuscule

Editions Aden L'oeuvre phare d'un grand auteur (trop) méconnu en France

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Auteur incontournable en Angola, Pepetela reste très méconnu dans l'Hexagone : une injustice qu'il faut réparer derechef ! 

Yaka, par exemple, une de ses rares oeuvres traduites en français, vaut absolument le détour.

Retraçant sur un siècle l’histoire d’une famille de colons portugais, et, en filigrane, celle de l’Angola, Yaka s’impose comme une fresque polyphonique et très dense. Construite en cinq « actes » comme les tragédies grecques auxquelles le patriarche Alexandre Semedo se réfère souvent, ce roman-fleuve permet d’en savoir plus sur ce pays, ses richesses incroyables, et son histoire ensanglantée – de l’arrivée des colons à la fondation du Mouvement Populaire de Libération de l’Angola dans les années 1970.

La saga se scinde en cinq parties – chacune associée à une période-charnière et une partie de l’anatomie humaine : « La bouche » (1890-1904), « Les yeux » (1917), « Le cœur » (1940-1941), « Le sexe » (1961), et « Les jambes » (1975). On le voit, à la faveur de ces choix originaux : Yaka évite l’écueil du roman historique poussiéreux ou soporifique, en proposant un récit singulier et envoûtant, qui mêle réflexions politiques, anecdotes piquantes, conflits ethniques, humour, érotisme, mystère et violence – dans un même élan, à la fois généreux, libre et maîtrisé, pour un résultat assez inclassable – entre le mythe et le témoignage, la saga.

Si on apprend beaucoup, en effet, sur l’Angola, et la constitution de ce pays, ses différents peuples – des Cuvales aux Ganguelas -, ses particularités géographiques, et les rixes intestines qui ont imprégné son destin ; le fil conducteur - qui donne son nom au livre - est un masque auquel le patriarche de la famille Semedo se confie et qui teinte l’ouvrage d’une coloration mystique et intrigante.

Des dialogues très présents et rythmés et des descriptions précises ou lyriques se mêlent à des monologues intérieurs, ou même des « streams of consciousness » à la James Joyce dans un flux étonnant et convaincant, laissant à penser que ce roman a demandé beaucoup de travail et semble l’œuvre d’une vie.

Voici un extrait pour montrer à quel point Pepetela rend bien compte, à travers la fiction, des enjeux corrélatifs à la situation en Angola, ici par exemple lors de la guerre menée par le MPLA en 1975. Ce passage ne s'avère cependant pas révélateur de l'ensemble de l'oeuvre qui, comme nous l'avons dit, mêle beaucoup de styles et de genres, de manière à la fois baroque et surprenante.

« - Chucha m’a parlé de vous, Joel. Comment va le moral ?
- Il est bas. Tout le monde fout le camp. Même mes parents.
- Et vous, Joel ?
- Moi pas. Je ne quitterai pas mon pays.
- Il est bête ! a dit Chucha. Il se fait des illusions.
- Je crois que nous pouvons tous vivre ensemble. Surtout si nous luttons ensemble.

Sans cérémonie, le lieutenant s’est servi de la bouteille de whisky. Il a demandé à Joel s’il en voulait et celui-ci a accepté. Avec le froid qu’il ressentait à l’intérieur de lui cette nuit, ça lui faisait vraiment du bien. Le lieutenant a dit :

- Je vous comprends, Joel. Si j’étais Angolais, je ferais pareil.
- Sérieusement ?

Le jeune homme a écarquillé les yeux.

- Je ne sais pas ce que ça va donner. Mais c’est la seule position digne pour le moment. »

Sans jugement facile et sans manichéisme, Pepetela nous fait partager les destinées de personnage pris dans les filets de l'Histoire avec un grand H, et obligés de résoudre des dilemmes cornéliens en des délais donnant le tournis. Faut-il vivre de compromis ou résister au nom de ses pensées au risque de mourir et de tout perdre ? Doit-on sacrifier ses idéaux sur l'autel de la réussite économique ? Mené de main de maître, Yaka pose ces questions essentielles, tout en témoignant des grandes qualités de son auteur en termes de raconteur d'histoires haletantes et de feuilletonniste virtuose.

Pepetela nous parle beaucoup des Portugais venus s'installer en Angola - tournant souvent la page d'un passé douteux voire criminel, ou étant devenus indésirables pour leurs convictions politiques -, mais le romancier épouse aussi le point de vue des peuples locaux, comme des Mucubai sur lesquels Bartolomeu Espinha, le gendre d'Alexandre Semedo, s'acharne injustement :

"Tyenda n'épouserait plus Ondomba. Lui-même ne peignerait plus sa longue mèche, il ne dirait plus, mon fils peut maintenant prendre femme. C'est cela qu'il avait lu hier dans les entrailles du chevreau qu'il avait tué selon les rites pour étudier les faits. Les viscères du chevreau ont confirmé les prévisions de la namulilo. Mais elles indiquaient plus d'une mort. Peut-être serait-ce lui-même, mais ça n'avait plus d'importance. Maintenant, il fallait juste empêcher que les Blancs ne pénètrent plus dans l'onganda. Qu'ils laissent intacts les objets des femmes, les maisons, qu'ils n'atteignent pas l'elao, où seuls peuvent s'asseoir les amis. Leur odeur ne pouvait pas profaner le feu sacré."

On le voit ici : Pepetela utilise plusieurs termes spécifiques - explicités dans un glossaire à la fin du recueil -, qui nous familiarisent encore davantage avec les réalités peintes. En addition à tous les éléments contextuels - économiques, sociaux, ou historiques - intégrés dans Yaka, ces termes contribuent également de faire de ce roman une initiation opportune à la connaissance de l'Angola.

En attendant donc d'autres traductions françaises de livres de Pepetela, il ne faut pas hésiter à découvrir déjà celle-ci, que nous proposent Artur de Costa et Carmelo Virone, aux éditions Aden - ou alors lire le grand auteur angolais en anglais, ou, encore mieux, dans sa langue originale, en portugais !

Zoom

Pepetela, une figure majeure

Né à Benguela, en Angola, en 1941, Pepetela a étudié la sociologie à Alger.

Guérillero du MPLA, homme politique et fonctionnaire, ce romancier, très reconnu dans son pays et le milieu lusophone, peut s'enorgueillir d'un CV qui laisse bouche bée.

En plus de ses écrits, il enseigne depuis 1984 à l'Université Agostinho Neto à Luanda, et dirige plusieurs associations culturelles, dont, notamment, l'Union des écrivains angolais, ou l'Associação Cultural Recreativa Chá de Caxinde. En 1997, le prix Camões a entériné sa reconnaissance, en tous cas parmi les écrivains s'exprimant en langue portugaise.

Outre Yaka, écrit en 1985, son oeuvre comprend : As aventuras de Ngunga (Les aventures de Ngunga - 1972), Muana Puó (1978), "Mayombe" (1980), "Luandando" (1990), "A geração da utopia" (La génération de l'utopie - 1992), "A gloriosa familia" (La glorieuse famille - 1997), "Jaime Bunda, agente secreto" (Jaime Bunda, agent secret - 2001), "Predadores" (Prédateurs - 2005) et "O quase fim do mundo" (Presque la fin du monde - 2008).

Matthias Turcaud

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