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La Reine Njinga, de la réalité au mythe

La Découverte Portrait de la reine angolaise Njinga à partir du livre de Linda M.Heywood " Njinga, histoire d'une reine guerrière (1582-1663) "

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Depuis que les pères missionnaires Antonio da Gaeta et Giovanni Antonio Cavazzi l’ont fait connaître au public européen en publiant sa biographie respectivement en 1669 et 1687, Nzinga, reine du Ndongo-Matamba, ne cesse de susciter l’intérêt des historiens, des responsables politiques, des artistes africains, caraïbéens ou afro-brésiliens et plus récemment, des féministes. (1).

Nzinga a déployé une intense activité militaire et diplomatique. Experte à l’art de la guerre dès son jeune âge, elle se soumet à un entraînement militaire intensif avant de prendre le commandement de ses troupes alors qu’elle a soixante-quinze ans (p 186) (2).

Une fois reconnue reine par le pape en 1661, elle n’hésite pas à lancer une offensive contre un soba (chef de province qui dispose d’une armée) s’il se rebelle contre elle en même temps qu’elle développe d’étroites relations avec les gouverneurs portugais qui se succèdent à Luanda, avec le Vatican et les représentants de la Compagnie des Indes occidentales dont les troupes avaient pris pied dès 1641 en Afrique centrale, ou avec le roi du Kongo et les seigneurs des contrées entourant les territoires sur lesquelles elle régnait.

Cette alliance de la guérilla et de la diplomatie doublée d’une vaillance indéfectible sur le terrain des opérations instaura un style novateur dans la conduite des affaires politiques auquel certains romanciers de l’Angola d’aujourd’hui allaient être sensibles. Manuel Pedro Pacavira (Nzingta Mbandi - Luanda -1975) et Pepetela (A Gloriosa Famila - Dom Quixote -1997) font de Njinga une figure majeure de la résistance contre la colonisation.

En 2003, le gouvernement angolais installera une statut monumentale de Njinga sur le Kinaxixe, au centre de Luanda, montrant par ce geste sa reconnaissance à celle qui restera l’ennemie le plus farouche de l’entreprise coloniale.

Quant aux techniques de défense ou d‘attaque mises au point par Njinga, on les retrouve dans la capoeira, sorte de combat de rue alliant chorégraphie et art de la lutte au Brésil.

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Rétrospectivement, elle apparaît comme l’initiatrice d’ « une coalition panafricaine contre les Portugais » (p 137), regroupant sous sa bannière les militants de tout le continent qui luttaient pour l’indépendance de leur pays.

Un autre angle de vue concerne son caractère de femme. Depuis quelques décennies, on valorise sa détermination à s’affirmer en tant que femme dans des postures ordinairement réservées exclusivement aux hommes comme l’art de la guerre, l’exercice du pouvoir et de la négociation. La voilà qui incarne la volonté de défendre l’égalité entre les sexes. Elle s’habille comme les hommes (du moins quand elle participe au combat) mais elle entretient un harem de vaillants guerriers et quand elle épouse Ngola Ntombo, elle l’oblige à s'habiller en femme car elle voulait que tout le monde la considère comme si elle appartenait à la gent masculine. On a fait remarquer aussi qu’elle disposait d’un harem composé de femmes pour son usage personnel. Il n’en fallait pas davantage pour que les féministes en fassent un modèle à suivre (4).

Voilà donc un personnage qui offre plusieurs identités. Parmi les questions qu’il suscite, il en est une qui touche à la religion : a-telle été vraiment touchée par la divine providence au point d’abandonner sa culture d’origine pour obéir aux préceptes de la morale chrétienne ?

Antonio da Gaeta s’enorgueillit d’être parvenu à transformer « une païenne idolâtre » (p 273) en une « chrétienne dévote » (ibid). Mais le père Cavazzi qui a été son confesseur entre 1657 et 1663 (date de sa mort) doute de la sincérité ; dans un poème écrit après le décès de la reine, qui ne faisait donc pas partie de l’oeuvre originale (5), il estime que Njinga a abusé Dieu et les hommes, qu’elle a caché aux cieux son être profond (elle n’a jamais renoncé aux pratiques des Imbangala, bandes de pillards sanguinaires et cannibales , enfin, qu’elle « a renversé, détruit et ruiné l’Ethiopie » (ce dernier terme étant alors synonyme d’Afrique) (p 272).

Peut-être est-ce un leurre de s’interroger sur la « véritable » identité de Njinga – on sait aujourd’hui qu’un même individu s’appuie dans ses jugements ou comportements sur plusieurs cultures. Il est sans doute plus positif d’examiner par quelles procédures Njinga est devenue un modèle apte à dynamiser un projet collectif. Bien que fragmentaire, l’épilogue du livre de Linda M. Heywood permet d’avancer les remarques suivantes :

Toutes les lectures de l’oeuvre politique de Njinga, sont conditionnées par les circonstances. Ses qualités de résistante ont été mises en lumière à la suite de la montée en force de l’idéologie nationaliste sur le continent africain autour des années 65 au siècle dernier.

Les mouvements féministes qui ont vu le jour en Europe et aux Amériques ont largement contribué à faire de Njinga l’archétype de la femme qui vit sa sexualité hors des normes morales imposées par la tradition chrétienne ou locale (même si à la fin de sa vie, elle avait interdit la polygamie).

Dans les deux cas, le personnage posé comme modèle à suivre justifie après coup un style de comportement, et / ou une stratégie de l’action à mener pour atteindre le but poursuivi. Il a donc un caractère conjoncturel.

L’interprétation du personnage est ainsi fonction de la situation politico-culturelle du moment. Cela entraîne une recomposition de son image. Les féministes des années 75-80 mettent en avant sa volonté constante de se libérer des interdits touchant la sexualité, évacuant les prédicats que les encyclopédistes ou les écrivains du XVIII° siècle avaient attachés à son nom ("Elle « immolait ses amants dès qu’ils avaient joui d’elle » " écrit Sade dans sa Philosophie dans le boudoir).

Perçue dans la durée, Njinga acquiert une fonction polémique de revendication au service de causes qui sont le produit « du milieu et du moment » (6) et se voit du même coup idéalisée par une série de troncations et de simplifications (on fait ainsi l’impasse sur le métissage religieux qu’elle a toujours pratiqué entre les rites mbundu et chrétiens, sur le cannibalisme, sur la pratique esclavagiste etc.)

Les « vies posthumes « (7) de Njinga comme sa personnalité et ses modes d’actions politiques ne sont pas seulement la preuve de sa survivance dans la mémoire collective africaine ou afro-américaine ; elles suscitent des interrogations qui touchent aux fondements de l’histoire et de l’anthropologie tels les rapports entre barbarie et civilisation, le statut de l‘esclavage, celui de la femme vis-à-vis des institutions politiques etc.

Ce n’est pas la moindre de ses qualités.

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Les références de l'article

(1) La traduction française de la biographie de ce dernier est parue en 2010 aux éditions Chandeigne avec une préface de Linda M. Heywood et John K. Thornton sous le titre : Njinga, reine d’Angola. La relation d’Antonio Cavazzi de Montecuccolo (1687). (Trad de Xavier de Castro et Alix du Cheyron d’Abzac).

(2) Les citations sont extraites du livre de Linda M. Heywood ; Njinga – Histoire d’une reine guerrière (1582-1663) (2017) d ‘après la traduction française de Ph. Pignarre -Editions La Découverte – 2018 - 327 pages.

(3) Depuis, la statut a été déplacée au musées de Forces armées de Luanda.

(4) Voir la contribution d’Americo Kwononoka dans le recueil d’articles publié sous la direction d’Inocência Mata : A raihna Nzinga Mbandi. Hizstoria, memoria e mito. Ediçoes Colibri – Lisboa- 2014. Voir également l’épilogue du livre de Linda M. Heywood. 

(5) Le texte a été ignoré durant trois siècles car le manuscrit original avait été examiné par « un comité éditorial nommé par le Vatican » (p 274), lequel ne pouvait accepter les réserves de Cavazzi puisqu’elles aboutissaient à défaire tout le travail des missions dépêchées par l’autorité papale sur cette partie du continent africain.

(6) Louis-Vincent Thomas : Réflexions à propos des mythes d’Afrique noire in L’autre et l’ailleurs- Hommages à Roger Bastide - Publication de l’Institut d’études et de recherches interethniques et interculturelles – 1976 – p 324)

(7) Expression de Françoise Vergès dont la préface au livre de Linda Haywood ouvre des pistes intéressantes pour approfondir les problématiques des relations interculturelles à partir de la personnalité de la « reine d’Angola ».

Pierrette et Gérard Chalendar

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