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Documentaires / Afrique du Sud

LE PROCES CONTRE MANDELA ET LES AUTRES de Nicolas Champeaux et Gilles Porte

UFO Distribution Ce film exceptionnel nommé aux César 2019 s’appuie sur des archives sonores exhumées et numérisées entre 2013 et 2016 du procès de Mandela et de ses co-accusés.

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Un document unique qui revient sur le premier procès politique de l’Histoire.

 

L’histoire de la lutte contre l’Apartheid ne retient qu’un seul homme : Nelson Mandela. Il aurait eu cent ans cette année. Il s’est révélé au cours d’un procès historique en 1963 et 1964.

Sur le banc des accusés, huit de ses camarades de lutte risquaient aussi la peine de mort. Face à un procureur zélé, ils décident ensemble de transformer leur procès en tribune contre l’Apartheid.

Les archives sonores des audiences, récemment exhumées, permettent de revivre au plus près ce bras de fer.

Entretien avec les réalisateurs Nicolas Champeaux et Gilles Porte.

Le procès contre Mandela et les autres s’appuie sur les archives sonores du procès de Nelson Mandela et de huit autres accusés en 1963 et 1964. Pourquoi ces archives sonores, qui sont un vrai trésor, sont–elles restées si longtemps enfouies ?

Nicolas Champeaux : Le procès avait été enregistré sur un support vinyle analogique, les dictabelts : un vinyle souple qu’on peut plier, qu’on enroule autour d’un cylindre et que l’on lit avec un diamant comme pour un tourne-disque. La British Library avait tenté de les numériser en 2000 en s’attaquant au discours de Mandela, mais l’expérience n’avait pas été concluante.

Gilles Porte : Alors les archives sont retournées crouler sous la poussière en Afrique du sud jusqu’à ce que des Français leur fassent part de l’invention de l’archéophone : une machine qui permet justement de numériser les dictabelts sans les détériorer.

Nicolas Champeaux : Et c’est ainsi qu’un accord de coopération s’est naturellement mis en place entre la France et l’Afrique du sud.

Avant même que leur numérisation soit officiellement remise au gouvernement sud-africain en juillet 2016, vous, Nicolas Champeaux, aviez déjà eu accès aux enregistrements.

Nicolas Champeaux : L’inventeur de l’archéophone, Henri Chamoux, a écouté l’intégralité des 256 heures du procès pour les numériser - ce qui représente, en temps de lecture, l’intégralité de l’oeuvre de Marcel Proust A la recherche du temps perdu - il a tout de suite été frappé par la bravoure de certains des co-accusés de Mandela, en particulier par Ahmed Kathrada que j’avais interviewé plusieurs fois lorsque j’étais envoyé spécial permanent pour RFI à Johannesburg.

Il a retrouvé mes interviews sur le net et m’a contacté. J’ai foncé ! J’ai alors écouté deux fichiers de trente minutes, et j’ai tout de suite compris que c’était une mine. J’étais bouleversé par ce que j’entendais - la qualité sonore, et l’émotion qui se dégageait.

L’un des co-accusés, pourtant menacé de la peine de mort, rendait coup pour coup au procureur. Il ne recherchait en rien une relaxe ou une peine plus douce. Non, il voulait faire le procès de l’Apartheid, au risque d’aggraver son cas. J’ai voulu que ces voix résonnent, que tout le monde puisse entendre leur histoire. Je pensais : « Qui prend ce type de risque au nom d’une cause aujourd’hui ? ». J’ai tout de suite décidé d’en faire un film.

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Qu’est-ce qui vous a conduit, Gilles Porte, à vous associer à ce projet ?

Gilles Porte : Pour être honnête, lorsque je rencontre Nicolas, en novembre 2016, j’ignore tout de ce procès. Notamment que d’autres co-accusés avaient été condamnés avec Mandela à la prison à vie.

La première question que je pose à Nicolas est : « Est-ce qu’il y a des survivants ? ». « Trois ! » me répond-il et il les appelle aussitôt avec son téléphone, un par un. J’avais oublié qu’il n’y avait pas de décalage horaire entre l’Afrique du Sud et la France ! En raccrochant, il me dit qu’il y a aussi deux avocats de la défense encore vivants, dont l’avocat de Nelson Mandela.

Tous ces hommes ont entre 87 et 93 ans. Je dis à Nicolas : « On n’a pas le choix, il faut qu’on parte tout de suite ».

Gilles Porte : Pour les entretiens, j’ai repris la même toile de fond que j’avais utilisée pour filmer des enfants qui ne savaient ni lire ni écrire lors de ma démarche Portraits/Autoportraits. Cette toile, gris ardoise, avait permis de mettre en avant des gestes d’enfants. Elle allait désormais nous aider à recueillir des paroles et des regards d’hommes d’exception, tous nonagénaires.

Nicolas Champeaux : Devant cette toile, les survivants écoutent pour la première fois de leur vie, casque audio sur la tête, leurs affrontements avec le procureur cinquante-sept ans plus tôt.

Gilles Porte : Grâce à ce dispositif, nos témoins se sont retrouvés en immersion totale. Cela a contribué à libérer leur parole. Ils nous ont confié des choses intimes et souvent bouleversantes. Ces hommes n’avaient pas l’habitude de parler d’eux. Ils avaient toujours fait le choix de se mettre en retrait et on les a toujours interrogés sur Nelson Mandela.

Au fond, pour la première fois, ils livraient des choses très personnelles, et d’autant plus facilement que Nicolas connaissait parfaitement leurs histoires.

Avez-vous tout de suite envisagé tous les deux le film sous sa forme actuelle qui mêle archives sonores, animation et entretiens ?

Gilles Porte : Il n’existe aucune image filmée de ce procès mais lorsque nous nous rencontrons, Nicolas me montre des croquis que la femme d’un des accusés avait fait alors qu’elle assistait aux audiences. Très vite, le recours à des animations 2D s’impose à nous. Les procès ne peuvent être filmés encore aujourd’hui mais ils peuvent être dessinés ! Je présente alors Nicolas à Oerd, un graphiste avec qui j’ai déjà travaillé et dont j’admire le travail.

Nicolas Champeaux : Le travail personnel d’Oerd a toujours le son comme point de départ, et c’est exactement ce que l’on recherchait. La commande était compliquée : Oerd devait dessiner quelque chose d’extraordinaire à l’écran sans jamais entrer en rivalité avec le son.

Gilles Porte : Les animations d’Oerd devaient toujours veiller à favoriser l’écoute des archives sonores. Il l’a tout de suite compris. Oerd était exactement le trait d’union dont Nicolas et moi avions besoin.

Nicolas Champeaux : La société de production Rouge International, qui nous a rejoints dans un deuxième temps, a adhéré totalement à cette manière de procéder. La productrice Julie Gayet, je crois, était aussi sensible d’un point de vue affectif au sujet du film. Dès notre premier rendez-vous, elle nous a raconté avoir visité le bagne de Robben Island en Afrique du Sud.

Très vite, on comprend la ligne de défense que vont adopter les accusés : faire de ce procès un procès politique en plaidant non coupables et en accusant le gouvernement d’être seul responsable de la situation.

Nicolas Champeaux : Alors que la peine de mort leur pend au nez, ils choisissent de reprendre la main en faisant le procès de l’Apartheid. Avant le procès, ils étaient contraints à vivre dans la clandestinité, leurs organisations politiques étaient interdites, et voilà que, depuis leur fauteuil d’accusé, ils ont enfin un public : des reporters, des diplomates qui pourront porter leur parole.

Gilles Porte : Ils choisissent cette stratégie contre l’avis de leurs avocats à qui ils déclarent tout de suite : «C’est nous les clients, vous faites ce qu’on vous dit de faire.»

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L'icône Mandela

Finalement, comment expliquer l’engouement international et quasi éternel pour Mandela ?

Nicolas Champeaux : Une fois de plus, c’est vraiment l’Apartheid qui l’a conforté dans son rôle de leader. L’intitulé officiel du procès est : « L’État contre Nelson Mandela et les autres » : le gouvernement sud-africain énonce son nom sans citer ceux des autres. Par la suite, on interdit à quiconque de posséder une photo de lui sous peine d’une amende et d’une peine de prison. L’Apartheid a contribué à façonner l’icône.

Gilles Porte : Pour paraphraser Michel Audiard, je dirais : « Quand des types qui ont fait vingt-six ans de prison uniquement pour que des gens de couleurs puissent avoir les mêmes droits que des blancs, ceux qui ont grandi dans une démocratie les écoutent. »

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On ne va tout de même pas se quitter comme ça !

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