Romans / côte-d’ivoire

EN ATTENDANT LE VOTE DES BÊTES SAUVAGES, la loi des fauves

Seuil

Le donsomana réinventé

Ahmadou Kourouma propose une fable courageuse, militante et satirique, qui retrace les aléas des politiques africaines suite aux supposées "indépendances".

L'ancien champion en saut en longueur, opposant au régime d'Houphouët Boigny n'a pas tellement écrit malgré son très grand talent en la matière. Chacun de ses six livres équivaut ainsi à un évènement, un cri du coeur ou un rugissement forcené, un projet bien maîtrisé et pesé.

Ici, En attendant le vote des bêtes sauvages épouse la forme d'un donsomana, un récit de chasse de la culture malinké, qui peut faire penser aux épopées homériques, le griot se substituant à l'aède. Le parcours du dictateur Koyaga, fils du combattant Tchao et de Nadjouma, y est retracé avec beaucoup de souffle, de force aussi ainsi que d'un sens aiguisé de la caricature et de la satire.

En effet, on retrouve à travers cette figure de dictateur imaginaire et ses homologues, bien des tares caractérisant les divers despotes du continent africain : une mégalomanie accrue, une cruauté illimitée - consistant par exemple dans le cas présent à émasculer sans pitié un certain nombre d'opposants ou d'ennemis -, une libido maladive - Koyaga et ses alter egos séduisant et procréant à volonté -, une absence criante de vision pour le pays qu'il dirige, des arrangements peu avouables avec l'Occident, et une tendance très exacerbée à la corruption tous azimuts.


Adaptation du livre par le réalisateur burkinabé Missa Hébié

Même si ni leurs noms ni ceux de leurs pays ne sont cités, mais juste leurs totems - pour éviter de "graves conflits juridiques" selon l'éditeur de Kourouma -, on peut aisément reconnaître plusieurs dictateurs célèbres d'Afrique tels que Mobutu, Bokassa ou Houphouët-Boigny derrière le léopold, l'hyène ou le caïman :

" Ce que l'homme au totem hyène appelait sa Cour impériale était un aglomérat constitué - serré n'importe comment autour d'une cour rectangulaire - de vastes exploitations agricoles, d'ateliers de couture, d'entrepôts de tissus, de matériaux de construction, d'usines de production, de silos, de moulins, d'écuries, de cinémas, de boucheries, de ranches, de poteaux d'exécution, de terrains de sport, de studios, de briqueteries, de tuileries, etc. Du n'importe quoi ressemblant plutôt à la propriété d'un Malinké illettré et avare, énormément enrichi dans le trafic de diamants, exploitant mille et une choses pour entretenir un harem de vingt épouses et une progéniture d'une centaine d'enfants."

Le protagoniste Koyaga peut, lui, clairement faire penser au dictateur togolais Eyadéma, lui aussi grand chasseur, dont le régime n'avait cessé de construire la mythologie, et de chanter les louanges avec un grand nombre d'hagiographies. Comme le souligne pertinemment la chercheuse Madeleine Borgomano, auteure d'Ahmadou Kourouma : le guerrier griot", "la trouvaille extraordinaire" d'Ahmadou Kourouma est de rendre indissociables la politique et la chasse, d'où le choix d'un chasseur comme dictateur principal de l'histoire : comme si la chasse était juste un autre mot pour "politique". Sélom Komlan Gbanou, le directeur de la revue littéraire "Palabres",  le montre dans un brillant article paru sur erudit.org : "Si la politique ne diffère pas de la chasse, c'est qu'on trouve chez l'une et l'autre les mêmes méthodes de traque, partie de plaisir, élaboration de mythes, constitution de confréries, mise en relief de l'instinct prédateur de l'être, goût du sang."

Ahmadou-Kourouma

L'œuvre d'Ahmadou Kourouma a fait l'objet de très nombreuses études et reste aujourd'hui beaucoup acclamée, étudiée, enseignée, et reconnue comme très inspirante pour plusieurs générations d'écrivains et de lecteurs.

En toute cohérence, Kourouma adopte pour son récit, comme nous l'avons évoqué, la forme d'un donsomana, chant des récits de chasse dans la culture malinké, divisé en six veillées, et qui peut faire penser aux aèdes de la Grèce antique et aux épopées homériques. Ces longs poèmes émaillés de merveilleux sont interprétés par des "donsojeli" (ou "aèdes des chasseurs") avec un "donsokoni" ("luth de chasseurs"), à l'occasion des cérémonies de "donsoton" ("associations de chasseurs"), des confréries religieuses rassemblant les chasseurs, toutes origines sociales confondues. L'écrivain ivoirien rend ici un bel hommage à cette tradition orale très codifiée et passionnante, tout en parodiant les Conférences nationales à la gloire du dictateur togolais Eyadéma.

Avec beaucoup de sarcasme et de lucidité, l'auteur d' "Allah n'est pas obligé" dénonce aussi la complicité coupable de l'Occident, sa complaisance, et sa tendance moult fois contractée à idéaliser des bourreaux d'Afrique, pour cause d'arrangements peu licites. "Donner à manger à son peuple" devient ici, ironiquement, un acte de bravoure extraordinaire digne de toutes les récompenses, "une réussite", "un miracle !" :

"Son pays devient le seul de la région à donner à manger à son peuple, à construire des routes, à accueillir ceux que la sécheresse chassait de la savane, du Sahel. Une réussite ! Un miracle ! L'Occident décida d'en faire une vitrine et aida l'homme au totem caïman à acquérir la prestance, la respactabilité. L'Occident lui prêta d'importants moyens financiers pour se développer et payer en sa place les forces qui combattaient pour défendre les positions du camp libéral. Il finança des forces favorables à l'Occident dans tous les conflits : Biafra, Angola, Mozambique, Guinée, République du grand fleuve, etc." 

En attendant le vote des bêtes sauvages est en tout cas un livre pour le moins étonnant : à la fois une saga politique de l'Afrique contemporaine", comme le dit Comi Toulabor, mais aussi une épopée ample, avec du souffle, relevant du merveilleux et du conte, avec des rebondissements incroyables et des personnages hauts en couleur. On y reconnaît aisément la réalité, mais il serait impossible de lui attribuer le qualificatif "réaliste" : c'est un roman donc paradoxal, qui se soustrait aux appellations trop hâtives et paresseuses.

C'est par exemple grâce à son marabout Bokano, inspiré de celui de l'ex-président nigérien Senyi Kountché, Oumarou Amadou Bonkano, au nom presque identique, que Koyaga parvient miraculeusement à échapper à plusieurs attentats : 

"C'était le premier attentat de votre régime. Chaque despote de la vaste Afrique, terre aussi riche en potentats qu'en pachydermes, a dépêché un plénipotentiaire dans la capitale de la République du Golfe. Les avions encombraient le petit aéroport. Les envoyés des frères et amis - c'est ainsi que les autocrates africains surnomment leurs pairs - restèrent un jour entier. Ils venaient pour féliciter Koyaga, lui redire leur soutien fraternel et africain et leur condamnation de la tentative scélérate. Officiellement, c'était cela la mission des plénipotentiaires. Mais, en fait, chaque tyran voulait s'assurer de la réalité, de la vérité de l'attentat. Chaque dictateur voulait vérifier que les évènement s'étaient déroulés comme rapportés." 

On peut le remarquer dans ces extraits : le style très travaillé et pittoresque d'Ahmadou Kourouma mérite également le détour. Il trouve fréquemment des formules inspirées, originales et poétiques comme d'écrire qu'un grand compliment qu'on peut faire à quelqu'un est de dire qu' "il n'a pas de nausée devant les excréments", ou que distinguer ses vrais amis des faux pour un homme politique s'avérerait aussi compliqué que de "nettoyer l'anus d'une hyène". 

C'est donc aussi et surtout un livre dense, foisonnant, abondant en péripéties comme en réflexions et qui, l'air de rien, évoque bien des dictatures, bien des problématiques politiques ou géopolitiques - le fait de soutenir par exemple un dictateur africain comme il dit pourfendre le communisme. Les "tirailleurs africains" mobilisés par la France, la colonisation et la néo-colonisation, les guerres d'indépendances en Indochine et en Algérie font également partie de ce récit qu'on pourrait dire fleuve, même s'il n'excède pas 400 pages. On pourrait aussi ajouter que, bien qu'il, ou peut-être parce qu'il emprunte au merveilleux en dit aussi plus long sur l'histoire africaine que bien des livres d'histoires. Il les complète en tout cas merveilleusement.

ZOOM

Une autobiographie déguisée

Une autre dimension qu'on pourrait ajouter est que le livre constitue une autobiographie déguisée d'Ahmadou Kourouma, qui a connu une existence très mouvementée et romanesque.

On peut retrouver certains éléments incroyables dans les parcours de Tchao - le père de Koyaga -, Koyaga lui-même, et de Maclédio - devenu "l'homme de la radio" dans le régime de Koyaga en République du Golfe. Fils d'un marchand de kora, Ahmadou Kourouma, dont le nom signifie "guerrier" en langage malinké, donne clairement l'impression d'avoir vécu plusieurs vies - comme dans un conte merveilleux, d'ailleurs !

Renvoyé sans obtenir de diplôme d'une grande école technique de Bamako pour avoir contesté contre les conditions de vie dans le dortoir en 1947, il devient tirailleur dans les armées coloniales. C'est d'ailleurs là, pendant trois ans, qu'il côtoie Gnassingbé Eyadéma et Bokassa, se construit physiquement et idéologiquement, et qu'il devient champion militaire du 100 mètres. Arrêté pour avoir refusé de réprimer des manifestations du Rassemblement démocratique africain (RDA), il a été emprisonné, dégradé et envoyé en Indochine, à l'instar d'un certain... Koyaga. Proche des étudiants africains marxistes-léninistes, il a par la suite pris ses distances par rapport à eux. Il est devenu spécialiste en actuariat - à savoir l'application du calcul des probabilités à l'assurance ou la prévoyance sociale -, il participe à la création de la Compagnie d'assurance et de réassurance en Algérie, travaille à l'Institut national des assurances à Yaoundé, puis devient directeur d'une grande compagnie de réassurance panafricaine à Lomé.

Mais ce n'est qu'un aperçu partiel et très tronqué de sa vie pour le moins surprenante et riche en évènements. Sa vie littéraire non plus n'a pas ressemblé à un long fleuve tranquille, puisqu'il a d'abord été refusé par de nombreux éditeurs, y compris... Présence Africaine ironiquement, avant de recevoir de nombreux prix et distinctions, dont le Prix Renaudot pour "Allah n'est pas obligé".

Aujourd'hui son œuvre a fait l'objet de très nombreuses études, et reste beaucoup acclamée, étudiée, enseignée, et reconnue comme très inspirante pour plusieurs générations d'écrivains et de lecteurs. Si besoin était, cette courte biographie atteste encore de l'étonnante polyvalence des auteurs africains, de leur débrouillardise et de leur résilience qui semble ne jamais tarir.

Matthias Turcaud